Après 23 ans de conflits qui ont laissé leur pays exsangue, les Afghans essaieront samedi de tourner la page avec la mise en place pour six mois d’un gouvernement intérimaire et l’arrivée d’une force internationale de paix. L’Afghanistan, truffé de mines (7 millions) et d’armes en tout genre, ne produit presque rien et son agriculture, frappée par trois longues années de sécheresse, ne lui permet pas de nourrir ses habitants, dont plus de cinq millions sont déplacés à l’intérieur du pays ou réfugiés au Pakistan et en Iran. Le nouveau pouvoir, issu d’un fragile compromis entre groupes ethniques rivaux, qui a été obtenu à l’arraché par l’Onu à Bonn (Allemagne) le 5 décembre, devra d’abord stabiliser le pays après l’effondrement des talibans, alors que des affrontements ont été signalés dans le Nord entre chefs locaux encore récemment unis au sein de l’Alliance du Nord. À Kaboul, 53 Royal Marines britanniques, premiers éléments d’une Force internationale d’assistance pour la sécurité (ISAF) qui a obtenu jeudi un mandat de l’Onu, seront déployés symboliquement dès samedi pour la cérémonie d’investiture du gouvernement intérimaire, qui aura lieu en fin de matinée à Kaboul au ministère de l’Intérieur. Mandatée par les Nations unies pour aider le gouvernement afghan à maintenir la sécurité dans la capitale et ses environs pour une durée initiale de six mois, la Force, sous commandement britannique, pourrait comprendre entre 3 000 et 5 000 hommes. La France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, le Canada et la Turquie, entre autres, ont proposé de fournir des contingents rapidement. Les nouveaux dirigeants afghans ont accepté, mais avec réticence, de commencer à démilitariser Kaboul, après avoir voulu limiter la taille et le mandat de la force internationale, d’abord à 1 000, puis à 3 000 hommes. Dirigé par le royaliste pachtoun Hamid Karzaï, le gouvernement intérimaire n’aura pas la tâche aisée pour asseoir son autorité. Il lui faudra pour cela contenir le pouvoir exercé par trois jeunes ministres tadjiks qui détiennent les postes-clés de la Défense (Mohammed Qasim Fahim), de l’Intérieur (Younis Qanooni) et des Affaires étrangères (Abdullah Abdullah). Onze Pachtouns, huit Tadjiks, cinq Hazaras, trois Ouzbeks et trois représentants de minorités moins nombreuses se partageront les ministères, en fonction du poids respectif de chaque groupe dans le dernier recensement qui remonte à... 1974. Le plan de l’Onu et de son représentant spécial pour l’Afghanistan Lakhdar Brahimi prévoit la tenue au bout de six mois d’une Loya Jirga, Grande Assemblée traditionnelle afghane, convoquée par l’ex-roi Mohammed Zaher Shah, 87 ans, qui vit en exil à Rome depuis 1973 et a annoncé son retour au pays pour mars. Ce processus devra déboucher sur la mise en place d’un gouvernement de transition et l’organisation d’élections démocratiques après deux ans au plus. Mais les négociateurs de l’Onu n’ont pu ou voulu satisfaire tout le monde, en particulier certains hommes forts de la vieille génération, largement responsables de la guerre civile de 1992 à 1996, qui a servi de terreau aux talibans. Parmi ceux qui n’ont plus un rôle de premier plan, le président sortant Burhanuddin Rabbani, arrivé au pouvoir en 1992 et chassé par les talibans quatre ans plus tard, ainsi que le chef de guerre ouzbek Abdul Rachid Dostam, toujours très puissant dans le nord du pays. Pour éviter que les mécontentements ne dégénèrent une fois de plus en affrontements armés, Hamid Karzaï a indiqué cette semaine à Rome qu’il pourrait tout simplement créer des postes supplémentaires. «Si les besoins des Afghans exigent un changement ou un élargissement du cabinet, alors cela devra être fait», a-t-il déclaré. Le chef du nouveau gouvernement intérimaire ne pourra pas pour autant décider seul d’un remaniement ministériel. Il devra pour cela réunir au moins 22 membres de son Administration et obtenir d’eux un consensus, une disposition qui donne au triumvirat Fahim-Qanooni-Abdullah la possibilité de bloquer tout changement. Pour l’heure, si l’ensemble de la communauté internationale a proclamé son soutien à Hamid Karzaï, une vraie reconnaissance diplomatique se fait toujours attendre. Seuls le Pakistan et l’Iran, les deux plus importants voisins de l’Afghanistan, ont indiqué que leurs ministres des Affaires étrangères se rendraient samedi à Kaboul. L’envoyé spécial américain James Dobbins, tout en disant que Washington allait reconnaître l’Administration intérimaire comme «le gouvernement de l’Afghanistan», a remis à «une date ultérieure» l’envoi d’un ambassadeur dans le pays, se contentant pour l’instant d’y dépêcher un chargé d’affaires.
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