Parmi les millions d’Afghans qui ont fui la guerre et les taliban depuis plus de 20 ans, les personnes instruites représentent en proportion la part la plus importante et l’absence de ces cerveaux se fera cruellement sentir quand il s’agira de reconstruire le pays. Médecins, ingénieurs, cadres commerciaux ou administratifs ont été les premiers à se réfugier à l’étranger, dans un exode qui a mené depuis 1979 (date du début de l’invasion de l’Afghanistan par les troupes de l’ex-URSS) 6,2 millions d’hommes, de femmes et d’enfants à quitter l’Afghanistan, selon le Haut-commissariat pour les réfugiés (HCR). Après 1996, le régime liberticide des taliban, brûlant les bibliothèques et bannissant la télévision, a relancé l’exil des intellectuels, ou tout simplement des Afghans disposant d’un minimum d’éducation. «Les personnes instruites sont parties en nombre, comme c’est le cas partout dans le monde en cas de guerre, d’abord parce qu’elles avaient les moyens financiers le permettant», indique le porte-parole du HCR au Pakistan, Peter Kessler. «Les Afghans qui avaient fait leurs études en Russie ou en Chine, mais aussi en Amérique, en Italie ou en Grande-Bretagne, sont maintenant éparpillés dans le monde», poursuit-il. Inutile d’attendre que la relève vienne de la jeunesse «formée» sous les taliban. Ceux-ci ont en effet fermé beaucoup d’écoles et d’universités et pourchassé leurs enseignants. Comme tant d’autres, le directeur du réputé lycée français de l’Istiqlal (Indépendance) de Kaboul, où avait étudié le défunt commandant Massoud, s’est réfugié à Islamabad. Avant de fuir l’Afghanistan en 1996, Mohammed Asef Baluch travaillait comme ingénieur mécanique près de Kaboul. Il enseignait également à l’université technologique de la ville. Du jour au lendemain, les taliban ont estimé indésirable l’Agence pour le développement international, l’organisme américain qui l’employait pour concevoir et installer en Afghanistan des pompes à eau. Mohammed se voit aussi privé d’assurer son cours à l’université. Il part au Pakistan offrir ses compétences. «Tous les amis qui travaillaient avec moi comme ingénieurs sont partis aux États-Unis. Et mon fils, je l’ai envoyé en Allemagne faire ses études de dentiste», relate-t-il. L’Afghanistan aura pourtant besoin de beaucoup de Mohammed Asef Baluch, quand il faudra reconstruire le pays. C’est pourquoi, depuis plus d’un an, l’Organisation internationale des migrations (OIM) a mis en place un programme intitulé «retour des nationaux qualifiés» (RQN). Ce projet, qui a fait ses preuves notamment au Kosovo et au Timor-Oriental, consiste à recenser la main-d’œuvre instruite en exil d’un pays en conflit, pour l’utiliser efficacement la paix revenue. «On a établi une base de données recensant les profils de personnes qualifiées ayant quitté l’Afghanistan pour s’installer au Pakistan. Notre objectif est de faire pareil en Iran, où la proportion d’Afghans qualifiés est encore plus importante, puis au niveau mondial», explique Marie-Anne Menier, de l’OIM. Depuis un mois, les bombardements américains ont forcé l’organisation à «suspendre» ce programme. Marie-Anne Menier estime d’ailleurs que le retour des intellectuels et des diplômés en Afghanistan «ne se fera pas dans un court terme». Car même si les hostilités cessent, «motiver des Afghans pour retourner dans leur pays n’est pas chose facile. Il faut travailler au cas par cas», concède-t-elle. Mohammed Asef Baluch, lui, affirme : «Je serais fier de retravailler pour l’Afghanistan».
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