Vient de paraître en devanture des librairies le onzième roman intitulé Yalo d’Élias Khoury (Dar el-Adab – 381 pages). Volumineux roman retraçant avec mordant, poigne et une atmosphère oscillant entre thriller et polar, du moins au début, la douloureuse traversée humaine d’un jeune syriaque, Daniel, affectueusement désigné par Yalo. Passions et amours qui capotent, tortueux vécu de la guerre qui disloque âme, esprit et corps, et surtout terrible experience de la prison où l’humiliation est profonde et indélébile. Sur ce canevas sombre et mouvementé du malaise d’une société libanaise et arabe aux éclatements multiples, Élias Khoury dénonce, témoigne et émeut. Et d’expliquer pour le choix du personnage syriaque qui n’est guère l’effet d’un hasard : «Le plus terrible dans une vie n’est pas seulement la mort, mais la mort d’une langue…». Et de souligner cette phrase tirée du livre : «Le syriaque est une rose fermée, ouverte elle devient arabe». Écrit dans une lange arabe simple, avec un style nu et bâti sur le paradoxe de la langue courante parlée et de l’arabe littéraire à la grammaire inflexible et ardue, ce roman emprunte en exergue un extrait de poème de Mahmoud Darwiche. Exergue qui en dit long sur l’énoncé du projet : «Et comme le Christ a marché sur le lac, j’ai marché dans mes visions. Mais je suis descendu de la Croix car je crains les hauteurs et je ne prêche pas la résurrection». Roman dans le roman, car Yalo sera forcé de rédiger cinq fois de suite sa vie pour ses geôliers, versions successives pour la quête de la vérité, telle est la trame de ce récit dramatique. On l’aura compris, la métaphore littéraire du texte initial écrit est parfaitement perceptible, et l’auteur s’en amuse avec dextérité et à bon escient. Pourquoi, écrit Élias Khoury ? «Parce que j’aime raconter des histoires et en écouter», répond-il. Ainsi grandit l’émotion : je transforme l’imaginaire en réalité. Car, après tout, la littérature c’est justement cet espace entre l’imaginaire et la réalité. La littérature c’est pour remplir le vide des jours, du temps. L’écriture est une tentative de retrouver les autres. Elle est aussi une émigration, un moyen de connaissances, sans oublier pour autant qu’elle inclut une cause, un témoignage. Écrire c’est tout cela à la fois tout en sachant qu’on est l’enfant de son siècle. La meilleure formule peut-être pour définir la litterature est celle d’Abou Hyam el-Tawhidi : “jouissance et convivialité”». Romancier à part entière depuis sa première œuvre de fiction parue en 1975 et narrant l’histoire d’un enfant dans un orphelinat chrétien, Élias Khoury «écrit surtout sur des marginaux, des inadaptés, des étrangers. Pour moi, dit-il, l’homme est un étranger». Nourri de Dostoïevski, Kafka, Flaubert, Oumru el-Kais, Abou Nawass, Adonis, al-Jahez et Ibn el-Moukaffah, féru de Foucault et Barthes, Élias Khoury, partagé entre sa tribune socioculturelle au quotidien an-Nahar et son œuvre de romancier (traduite déjà en plusieurs langues étrangères, notamment le français) est un écrivain qui, depuis plus d’un quart de siècle, croise le fer avec le mot et la syntaxe de la langue de Gibran : «Pour plus de souplesse et une meilleure notion de l’évolution linguistique, dit-il, j’ai introduit le “darej” (langue courante parlée) dans la narration même et non seulement dans les dialogues. Et le plus important dans l’écriture est de créer le “ikaa”, ce rythme jailli du mouvement et de la vie». Et pour quel public écrit-il ? Un peu surpris, l’auteur de Bab el-Shams et Parfum de savon confesse, en toute humilité : «Je ne sais pas. Peut-être les étudiants, les universitaires sont mes lecteurs. Mais le problème ici, avec une audience restreinte, c’est d’abord la censure et ensuite le système de fiscalité. Deux interdits qui freinent sérieusement toute diffusion élargie pour le livre arabe». Non seulement romancier à succès et fin essayiste mais aussi dramaturge qui a signé deux pièces qui ont marqué, à leur manière, l’univers des planches libanaises (Les mémoires d’Ayoub et La prison de sable), Élias Khoury n’en a pas moins abordé le cinéma en collaborant au scénario de Hors la vie de Maroun Bagdadi et s’est impliqué dans une performance vidéo intitulée Trois posters avec la complicité de Rabih Mroué, performance demandée aujourd’hui aussi bien à Venise qu’à Bâle… Mais cet intellectuel formé par des études d’histoire et de sociologie avoue quand même : «L’expression théâtrale était certes intéressante mais je ne suis pas dramaturge, car le monde du théâtre est plus proche de la poésie et j’appartiens plus à celui de la prose…».
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