Pour Jean-Christophe Rufin, ancien dirigeant de Médecins sans Frontières et écrivain couronné lundi à Paris par le prestigieux prix Goncourt, ses deux vocations ont «un côté ombre et un côté lumière». «Je gagne ma vie avec mes livres maintenant, mais quand on me demande ce que je fais, je dis que je suis médecin. Pour moi, l’écriture reste une activité de l’ombre : je me cache et je fais ça tout seul», confiait-il récemment dans un entretien accordé à Reuters dans le cadre du Festival international des auteurs de Toronto. Le thème de l’exploration d’un territoire et d’une civilisation vierges est constamment présent dans son œuvre, et Rufin avoue avoir eu le sentiment de marcher sur les pas des premiers colonisateurs français, au Proche-Orient, en Afrique... ou au Brésil, théâtre de son dernier roman, lorsqu’il préparait les missions de MSF. «J’aime bien cette situation parce qu’elle recoupe mon expérience. C’est le côté très inattendu, très complexe de la rencontre avec une autre civilisation, dit-il. Quand c’est la première fois pour vous, c’est comme si c’était la première fois pour l’humanité». Son premier roman, L’Abyssin, avait déjà été récompensé par le prix Goncourt du premier roman en 1997. Sherpa à MSF Le «gentleman humanitaire» a passé vingt ans de sa vie comme «sherpa» pour MSF, notamment au Nicaragua, en Afghanistan, aux Philippines, au Rwanda et dans les Balkans. Cette solide expérience sur le terrain l’a conduit à examiner le rôle des ONG dans les situations de conflit – notamment dans l’essai Le piège humanitaire en 1986, et dans son troisième roman Les causes perdues – et à conseiller le ministre de la Défense au moment du génocide rwandais et de la guerre en Bosnie. Explorer les coulisses du pouvoir politique lui a montré les limites de la prise de décision, souvent dictée par des objectifs à court terme, et il s’inquiète de la récupération politique des actions humanitaires, qui semblent s’écarter graduellement du vœu de neutralité dicté par Henri Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge. «Le danger principal, c’est que notre action soit perçue comme un complément de l’action militaire. À terme, ça serait la mort de l’humanitaire tel qu’on le connaît, surtout qu’il est déjà extrêmement difficile d’établir un climat de confiance quand règne un climat de paranoïa et que les gens (qui reçoivent l’aide) ont peur», a-t-il dit à Reuters. Malgré ces contraintes, Rufin a gardé un bon souvenir de sa dernière expérience sur le terrain, dans les camps de réfugiés albanais lors de la guerre du Kosovo, et il est prêt à repartir dès que l’occasion se présentera, peut-être bientôt en Afghanistan pour coordonner l’action humanitaire française. Son engagement à MSF en 1977 s’inscrit dans la lignée d’une traditon familiale, Rufin ayant été élevé par un grand-père également médecin qui a soigné les combattants de la Première Guerre mondiale, puis a été déporté à Buchenwald pour avoir caché des résistants en 1940 dans sa maison de Bourges. «MSF est maintenant vu comme une institution, mais au début nous étions considérés comme des hooligans», se rappelle-t-il. Ce côté subversif se retrouve dans le héros de L’Abyssin et de Sauver Ispahan, l’herboriste Poncet, dont il a fait un précurseur de l’esprit des Lumières, avec un sens de l’ironie et un sens critique par rapport aux croyances de son temps. «Je suis honnête. Les médecins qui me lisent reconnaissent mes efforts pour montrer une autre image de ce que nous faisons. Nous ne sommes pas tous des anges du Bien», dit-il avec un petit sourire.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Pour Jean-Christophe Rufin, ancien dirigeant de Médecins sans Frontières et écrivain couronné lundi à Paris par le prestigieux prix Goncourt, ses deux vocations ont «un côté ombre et un côté lumière». «Je gagne ma vie avec mes livres maintenant, mais quand on me demande ce que je fais, je dis que je suis médecin. Pour moi, l’écriture reste une activité de l’ombre : je me cache et je fais ça tout seul», confiait-il récemment dans un entretien accordé à Reuters dans le cadre du Festival international des auteurs de Toronto. Le thème de l’exploration d’un territoire et d’une civilisation vierges est constamment présent dans son œuvre, et Rufin avoue avoir eu le sentiment de marcher sur les pas des premiers colonisateurs français, au Proche-Orient, en Afrique... ou au Brésil, théâtre de son dernier...