Dans le nécessaire découpage de l’histoire humaine, il est peu de tranches apparemment mieux définies que le Moyen Âge. On le fait commencer à la chute du monde antique, au morcellement politique et culturel de l’Empire romain, qui s’est lentement effectué, tout au long du Ve siècle de notre ère, sous le coup de ces déplacements de tribus germaniques qu’on a coutume d’appeler les «grandes invasions». Il trouve son terme traditionnel au crépuscule du XVe siècle, quand l’essor de la Renaissance italienne, la découverte des continents nouveaux, bientôt les déchirements de la chrétienté romaine ouvrent la voie au monde «moderne». Sur l’opportunité de ces césures, on pourrait discuter longuement. Faut-il faire remonter la rupture du monde antique à la «crise» du IIIe siècle et englober le Bas-Empire dans le très haut Moyen Âge, comme le voulait Ferdinand Lot, ou constater, avec Henri Pirenne, l’unité maintenue du monde méditerranéen jusqu’à l’irruption de l’islam, fort avant dans le VIIe siècle ? La renaissance italienne, dont les œuvres maîtresses sont très antérieures à 1500, doit-elle nous faire accepter la «modernité» du XVe siècle ? Ou bien, puisque les effets des grandes découvertes géographiques n’ont pesé sur l’économie européenne qu’après 1530, devons-nous considérer comme médiéval tout ce qui précède ce grand bouleversement ? De même les historiens anglais se disputent-ils pour savoir si la «nouvelle monarchie» typique des structures politiques modernes s’est implantée chez eux à partir de 1461 ou seulement après 1539. Mal défini dans le temps, le Moyen Âge traditionnel l’est encore plus mal par son nom même. Celui-ci évoque l’idée d’une transition, d’une plage sombre entre deux sommets, d’un affaissement entre culture antique et culture classique. Mais transition si longue – un millénaire au bas mot – qu’elle en perd toute signification. Au reste, le découpage que l’on fait ainsi n’a de sens, même erroné, qu’en fonction de l’Europe occidentale. On ne peut y plier ni l’Orient romain, où les traditions antiques se maintiennent plus vigoureuses au moins jusqu’au VIIe siècle, et dont la disparition réelle est bien antérieure à la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453, ni le Proche-Orient sur lequel s’étend, à partir du VIIe siècle, une civilisation nouvelle et qui dure encore, ni à plus forte raison l’Asie lointaine, dont il nous faudra reprendre l’histoire depuis les invasions nomades du IVe siècle, et que nous abandonnerons dès le milieu du XIVe, quand se désagrège définitivement l’Empire mongol. Il n’y a pas de coupures en histoire et, en une époque où le monde était divers, où les relations restaient rares entre ses parties, les chevauchements temporels demeurent inévitables. Deux traits essentiels caractérisent à nos yeux les civilisations entre le Ve et le Xe siècle : d’une part, l’élargissement de leurs horizons géographiques ; d’autre part, l’avance certaine que prennent alors, sur une civilisation «occidentale» encore en enfance, les grands Empires asiatiques ou le monde musulman. Si les migrations des Germains, puis des Slaves, font entrer de vastes territoires de l’Europe centrale, septentrionale et orientale dans le champ des civilisations, fort dégradées d’ailleurs, issues de l’Antiquité méditerranéenne, si l’expansion de l’islam dépasse largement les bornes du monde connu des Anciens et pousse ses pointes extrêmes jusqu’au Soudan, à Zanzibar et à Madagascar, si enfin, pour la première fois dans l’histoire du monde, on parvient à suivre les déplacements des nomades de Haute Asie, depuis les franges des empires sédentaires jusqu’aux confins de la Sibérie, c’est néanmoins à Byzance, dans l’islam et dans ces empires d’Asie que fleurissent les civilisations les plus brillantes et les plus évoluées, celles même où se conserve le mieux l’héritage intellectuel de Rome et de la Grèce antiques. Tout change entre les abords de l’an mil et la fin du XIe siècle. Le réveil de l’Europe est à l’origine d’une expansion continue et qui se poursuit pendant près de trois siècles ; le monde islamique, en revanche, voit son essor en partie arrêté et ses structures modifiées par l’apparition en son sein d’une force nouvelle, celle des aristocraties militaires d’origine turque ; un peu plus tard encore, une partie des territoires musulmans et la presque totalité des Empires asiatiques se trouvent complètement bouleversés par le grand fait de l’expansion mongole. Ainsi, vers le milieu du XIIIe siècle, et non sans schématiser à l’excès, on peut dire qu’un très fugitif équilibre s’établit entre l’Europe féodale, l’islam turc et l’Asie mongole. Bientôt commencent, dans les deux premiers de ces domaines, ce que nous avons nommé les temps difficiles. Tandis que l’Asie se ferme à nouveau aux contacts intercontinentaux, et que l’islam voit s’étendre la nouvelle puissance des Ottomans, l’Europe, dont les regards de l’historien doivent maintenant scruter plus profondément les structures – car ce sont celles de l’avenir – cherche, dans le déséquilibre de son économie, les troubles de ses sociétés et de ses formations politiques, à définir sa voie, à renouveler dans l’inquiétude ses façons de penser et ses aspirations. Transformation lente, à vrai dire, comme presque toutes celles d’une histoire dont le rythme n’a pas encore commencé à s’accélérer de façon appréciable ; mais transformation d’où l’Europe féodale se mue peu à peu en une Europe moderne et forge les instruments de ses prochaines conquêtes.
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