L’unité du monde musulman, de «l’oumma» (communauté) qu’entend représenter l’Organisation de la conférence islamique (OCI), s’avère plus un mythe qu’une réalité, mais un mythe qui peut être mobilisateur et sur lequel savent jouer les courants islamistes. La mosaïque musulmane, qui regroupe plus d’1,2 milliard de personnes situées majoritairement hors du monde arabe, se répartit entre sunnites (environ 85 % des croyants) et chiites. Les premiers se trouvent au Proche-Orient, dans les pays du Golfe, au Maghreb, en Afrique noire, en Turquie, dans les Balkans, en Asie centrale, dans le sous-continent indien, en Indonésie (plus grand pays musulman en terme de population), dans le nord de la Chine... Les seconds sont majoritaires en Iran mais ont également essaimé en Inde, dans l’océan Indien, le Kenya et la péninsule arabique. Chacun de ces deux grands courants est lui-même traversé par de nombreuses écoles de pensée : à côté du chiisme iranien, doté d’un clergé très structuré, les ismaéliens, peu nombreux, jouissent de l’influence de leurs élites intellectuelles (l’Aga Khan). Chez les sunnites, où il n’existe pas de clergé proprement dit, l’école malékite (Maghreb, Afrique noire) privilégie la coutume et favorise la floraison des confréries. L’école chaféite (océan Indien, Basse-Égypte...) est aussi appelée «l’islam des rivages et des îles». Majoritaire, l’école hanafite, peu contraignante, s’est développée hors du monde arabe dans ce qui fut la zone d’influence de la Turquie. Enfin le wahhabisme, tenant d’un islam rigoriste, est l’islam officiel de l’Arabie séoudite. C’est de ce courant que se réclame Oussama Ben Laden. Dans ce paysage éclaté, l’«oumma» est «un mythe et un projet», souligne l’historien de l’islam Rochdy Alili : mythe de la communauté idéale des premiers temps unie derrière le Prophète, projet de construire l’unité de tous les musulmans dans un monde dominé par la «violence structurelle» de l’Occident détenteur des richesses et des technologies. Ce mythe peut être d’autant plus mobilisateur que les grandes idéologies du XXe siècle ont disparu, indique-t-il. Il souligne que parmi les quelque 57 pays musulmans, deux ont une influence sans rapport avec leur importance démographique : l’Iran qui a fait sa «révolution islamique» avec l’ayatollah Khomeyni et l’Arabie séoudite, «puissance ambiguë», alliée des États-Unis depuis la guerre du Golfe mais source de financement de réseaux islamistes. L’Arabie séoudite, avec la richesse que lui fournit le pétrole, est mieux lotie que la plupart des pays musulmans et a accès à la technologie occidentale. «Contrairement à une idée répandue, dans les pays musulmans c’est le politique qui domine sur le religieux, et non pas l’inverse», souligne encore Rochdy Alili. En outre, «aucun régime n’est vraiment démocratique». Il met en garde contre la tentation pour les États-Unis et leurs alliés de faire peser des pressions trop fortes sur les gouvernements de ces pays, au risque de nourrir un peu plus la rancœur des populations «frustrées économiquement, socialement et culturellement».
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