Dans les cercles politiques modérés, l’on plaint le camp chrétien, victime de flagrantes discriminations. Mais on le critique également avec vivacité, pour les paris perdants qu’on s’obstine à lui attribuer. Explication de texte : «Il est révoltant, relève un pôle centriste, que l’Est soit puni en permanence parce qu’il réclame la souveraineté, l’indépendance et l’autonomie nationale de décision. On le présente comme un traître, on lui inflige des rafles, des ostracismes, des exclusions, des geôles, des exils forcés. Ce n’est certainement pas ainsi, sans osmose, sans entente, qu’un pays viable et vivable peut s’édifier. À la longue, même ceux qui croient tenir le haut du pavé auront à payer la facture de la fracture qu’ils entretiennent». «Cependant, se hâte d’enchaîner cette personnalité, on peut se demander pourquoi cette frange politique dite de l’Est persiste dans ses égarements. Lisant mal les données régionales, elle continue à pencher pour des options, des relations, interdites. En espérant que l’évolution pourra changer la situation occurrente». Selon un opposant, ce professionnel semble visiblement juger sur des impressions plutôt que sur des faits. Ou, plus exactement, il généralise des cas isolés, d’ailleurs discutables et qui restent à prouver. Il n’a toutefois pas tort, en principe, de souligner ensuite que «dans un pays composite comme le Liban, seul le consensus prévaut. C’est-à-dire qu’aucune partie ne peut obtenir ce qu’elle demande, si elle ne reçoit pas l’agrément du vis-à-vis local. Il faut donc que les revendications revêtent un caractère national et non pas sectaire ou confessionnel. Sans unité intérieure, il n’y a pas moyen d’obtenir la souveraineté. C’est en faisant front ensemble, au coude-à-coude, que les Libanais musulmans et chrétiens ont pu réaliser leur indépendance en 1943 et obtenir l’évacuation des troupes françaises. Inversement, c’est en se divisant au sujet de la présence palestinienne que les Libanais ont plongé dans les affres d’une guerre de 15 ans, en 1975. Chaque fois qu’une fraction, profitant de circonstances déterminées, a cru pouvoir imposer sa volonté à l’autre, le pays a fini par en payer le prix. Aucune configuration qui ne se fonde pas sur l’entente nationale ne peut résister à l’érosion du temps». On pourrait voir dans ces propos une condamnation de tout fait accompli. Sans doute, mais la personnalité citée tient à garder l’Est en ligne de mire. Elle reprend en effet que «les chrétiens ont commis une erreur en menant campagne pour le retrait des forces syriennes, au nom de l’indépendance. Cette erreur, ils doivent bien évidemment en assumer seuls les retombées. Car les musulmans, loin de partager leur revendication, estiment que la présence militaire syrienne n’est pas une atteinte mais, au contraire, une garantie pour la souveraineté bien comprise de ce pays, face à Israël. De même, matraque ce modéré, les chrétiens se sont trompés en misant sur certains leaders. Qui eux-mêmes tablaient sur des bouleversements déterminés. Cheikh Bachir Gemayel, qui avait levé l’étendard du Liban des 10 452 km2, a été assassiné. Les espoirs des chrétiens se sont reportés sur le président Amine Gemayel. Et ils ont dû déchanter. Puis, sous le général Aoun, ils se sont remis à rêver de souveraineté, et le réveil a été dur. C’est le désenchantement qui a suivi, comme toujours lorsqu’on vit sur des illusions». Et de reprocher ensuite aux chrétiens, avec la même aménité, de s’être «coupés eux-mêmes de la vie politique, sous le président Hraoui, en boycottant les élections». Lors du scrutin, parachuté, de 92 qui ne leur aurait en tout cas rien donné. Comme l’ont prouvé les éditions suivantes de 96 et de l’an dernier, remarque l’opposant précédemment cité. Le vétéran modéré rappelle ensuite que le camp chrétien a perdu ses leaders de premier plan. Soit qu’ils aient disparu, comme les présidents Chamoun et Frangié ou cheikh Pierre Gemayel, soit qu’ils aient été réduits à l’exil ou évincés d’une autre manière comme le général Aoun, le regretté Raymond Eddé ou le Dr Geagea. «Dès lors, enchaîne ce pôle, les chrétiens ont recherché toute occasion pour exprimer leur grogne et se défouler un peu. Ils ont réservé un accueil de masse délirant au pape en 97, puis récemment au patriarche Sfeir lors de son retour d’Amérique, tournée marquée par le slogan moteur de la souveraineté». Cependant, cet homme d’expérience reconnaît bien volontiers que «les chrétiens suivent plutôt des principes que des personnalités. Ils sont pour la souveraineté, l’indépendance, l’autonomie de décision nationale, bien plus qu’ils ne sont partisans de tel ou tel. Mais dans ce cadre même, ils ont de nouveau mal évalué les choses. En pensant, lors de l’avènement de M. Rafic Hariri qu’il pourrait non seulement opérer la reconstruction, mais aussi redonner au pays sa souveraineté, par une application totale des accords de Taëf. Encore une fois, les chrétiens ont dû déchanter. Car ces objectifs dépassent les capacités de M. Hariri, si tant est qu’il soit désireux de les réaliser. Déception également pour les chrétiens, affirme cette personnalité qui oublie peut-être que l’histoire est toujours en cours, avec M. Walid Joumblatt. Dont les retrouvailles avec le patriarche ont débouché finalement sur les rafles». Cependant, le modéré cité tient à conclure ses observations par un coup de chapeau à un camp «qui a de la suite dans les idées. Et qui prouve constamment qu’il se range aux côtés de n’importe quelle partie qui milite pour la souveraineté. Que cela soit un État ou un particulier, même s’il n’est pas chrétien. Il apparaît ainsi que le phénomène de la popularité de Michel Aoun n’était que l’expression d’un mécontentement collectif déterminé. Si les autorités de l’époque avaient su traiter la situation en souplesse, ce phénomène se serait dégonflé de lui-même. Il faut donc comprendre que le jour où les chrétiens obtiendront la souveraineté, ils accepteront de passer aux déséquilibres dont ils se plaignent. Il faut aussi comprendre que le facteur politique qui marque les tendances de l’Est est essentiellement de nature psychologique. Et y réagir en conséquence. Sans oublier que la souveraineté passe par l’unité nationale et l’entente. Pour lesquelles le président Lahoud s’active. En évitant, bien évidemment, de tomber dans le piège des mauvais paris».
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