«Avec lui, le oud est devenu un instrument à part entière du jazz de ces quinze dernières années» C’est en ces termes que Rabih Abou-Khalil est cité dans la célèbre revue française «Jazzman». Prophète dans le monde, il était sans doute de justice de se réapproprier le talent de ce grand musicien libanais, pour quelques lignes au moins. Rabih Abou-Khalil débarque dans ce restaurant libanais un grand sourire pour tout bagage. Il est comblé. Ravi de retrouver son pays pour quatre jours, dans le tourbillon d’une tournée européenne épuisante. Enchanté de revoir les paysages du Liban, effleurer son soleil, goûter à ses plats, parler la langue, ressentir des émotions, une chair de poule. S’arrêter un instant avant de rejoindre sa musique et un public international. Lorsqu’il sourit, c’est tout son visage et son être qui s’expriment, les yeux, légèrement bridés, noirs, clairs, les dents immaculées, les mains, la voix. Le discours. Des mots teintés d’humour qui lui donnent un air de petit garçon qui s’amuse. Né à Machghara en 1957, il s’expatrie en Allemagne en 1978. «Lorsque la guerre s’est installée, j’ai senti que je n’avais plus rien à faire ici. Les musiciens sont les gens dont on a le moins besoin dans ces moments-là !» Car musicien, il l’était déjà. Dans l’âme. «Enfant, je ne rêvais qu’à la musique, contrairement aux autres enfants. Je n’avais pas de doute, c’est la musique qui m’intéressait, pas la célébrité. Je ne pouvais rien faire d’autre. Mes parents trouvaient ça drôle, mais précisaient tout de même que je serais médecin ou avocat !» Rabih fit ses débuts au oud, avant d’apprendre la flûte à l’Académie de musique de Berlin. Mais lorsque le petit garçon qui sourit encore aborde sa carrière, il devient un grand musicien qui parle de son art en grand professionnel. De la sensualité avant toute chose Il aura fallu attendre 1999 et quelque… vingt années pour pouvoir enfin découvrir Rabih Abou-Khalil en concert au Liban. «J’attendais d’être invité !» L’invitation dans les ruines mythiques de Baalbek sera la bonne, à la hauteur de son attente et de son talent. Vingt ans d’une carrière internationale, 12 CD dont le dernier – né, «The Cactus of Knowledge», déjà nominé meilleur album du mois – comme tous les précédents – lors de sa sortie en Europe et qui vient d’être diffusé sur le marché libanais. «Pourtant, ce n’était pas chose aisée, avec un nom si compliqué, impossible à retenir, un instrument si dur à imposer, des partitions difficiles et une musique très personnelle, sans voix. J’ai moi-même été étonné car je n’avais aucun des ingrédients pour que ça marche !» Lorsqu’il essaie de trouver les mots justes pour parler de sa musique, «je ne sais pas si je peux la décrire», il choisit d’expliquer ses choix. «Je savais où je voulais arriver. Je me suis endetté pour produire mon premier disque que j’ai enregistré en Allemagne. L’expérience y était très dure mais nécessaire. Pour mon troisième CD intitulé “Between Dusk”, j’ai tenu à réunir les gens que j’aimais, des musiciens de culture et d’origine différentes dont j’admirais le travail. Comment amener ces huit personnes à se comprendre ? Tel était mon questionnement, ma quête. Le résultat était probant, j’ai beaucoup appris d’eux». L’humilité. Très importante chez ce musicien qui est resté authentique, «pour évoluer et savoir prendre de chacun ce qu’il offre» et la sensualité. «Je n’aime pas mettre des textes ou une voix sur mes musiques. J’aurais pu y gagner quelque chose mais perdre l’essentiel, le mystère. Les mots sont trop clairs, ils ne laissent plus de place à l’imagination ou la sensualité. C’est une sensation superbe d’imaginer que chaque personne qui écoute ressent quelque chose de différent, de personnel. Elle participe et devient à son tour créateur» Rabih sourit, heureux de parler des choses qui le touchent, dans sa langue natale, de déguster les yeux fermés des plats du terroir. «J’étais fatigué de la pluie, du ciel gris, des repas bâclés et bâtards. C’est si bon de se retrouver ici.» Le temps d’avaler une olive bien verte, ajoute : «Toute création, même à partir d’une chose affreuse, devient de l’art qui s’adresse à un de nos cinq sens. Le parfum, les vêtements, la cuisine, le dessin. Si l’artiste peut réunir plus d’un sens, il touche à l’art. Chez moi, tout se traduit en musique. Mes doigts expriment mon inconscient». Des doigts trop occupés à retrouver des saveurs perdues. «Je n’ai jamais rien fait par obligation». Rabih Abou-Khalil, libre comme l’air, libre comme sa musique, est déjà reparti.
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