Le dépotoir de Bourj Hammoud n’est pas seulement laid. Il est également dangereux. Les gaz produits naturellement par les déchets organiques en font une véritable bombe à retardement. Une tentative d’extraction de ces gaz par une compagnie suédoise a échoué, parce qu’elle s’est avérée trop onéreuse. Depuis, le dépotoir, recouvert de terre brune, attend. À la municipalité de Bourj Hammoud, on est conscient du problème et de son ampleur qui dépasse ses moyens, bien sûr. La municipalité a fait appel à un jeune ingénieur Ziad Abichaker qui a mis au point une machine de compostage révolutionnaire. Il devrait effectuer très bientôt, avec le soutien de la municipalité, un test sur des échantillons, et envoyer le produit obtenu en laboratoire. Si les résultats sont satisfaisants, un traitement des tonnes de déchets du dépotoir par cette machine pourrait être débattu. Nous avons rencontré M. Abichaker qui nous a raconté l’histoire peu banale de la création de sa machine. Tout a commencé lorsqu’il était étudiant à l’Université de Rutgers dans l’état de New Jersey (États-Unis), et qu’il s’est rallié à un groupe de recherche sur le traitement des déchets, en 1991. L’état du New Jersey cherchait en effet une alternative aux décharges sanitaires, trop coûteuses vu les frais de transport jusqu’à New York. Après avoir étudié en profondeur les différentes options, les jeunes chercheurs ont retenu celle du compostage, méthode naturelle et facile à gérer. Son seul problème : la durée. Une transformation des déchets en compost se faisait en moyenne en 70 à 90 jours. «Cette durée excessive ne permettait pas au compostage d’être pratique dans la vie quotidienne parce qu’une ville aurait ainsi besoin de surfaces énormes pour stocker ses déchets», souligne M. Abichaker. Les efforts se sont donc concentrés à réduire cette durée. C’est alors que les chercheurs ont étudié de plus près les conditions dans lesquelles se passe le compostage : action des enzymes et des bactéries, humidité, oxygène… Le choix s’est arrêté sur le compostage aérobique, avec une présence d’oxygène, plus rapide et inodore. «Nous avons alors décidé de créer une machine qui regrouperait toutes les conditions nécessaires au compostage», poursuit-il. «Il ne nous restait qu’à régler les enzymes parce que ce sont eux qui décident de la durée de compostage». Les tests microbiologiques se sont alors poursuivis, toutes les enzymes utilisées étant naturelles. Plus le nombre d’enzyme augmentait, plus cette durée diminuait. En quatre ans, 65 enzymes différentes ont été testées, d’où le fait que la durée de compostage est passée de 90 À 70 jours, jusqu’à trois ! De retour au Liban en 1996, il développe son idée, l’adaptant à la composition des ordures du pays et ajoutant sept nouvelles enzymes. Dans le cadre de sa compagnie Cedar Environmental, il peut se charger de mettre en place des centres de traitement des seules ordures ménagères. Les déchets inorganiques ne détruisent pas la machine et sont triés à la sortie. Les ordures organiques, les plus polluantes, deviennent engrais. Pourquoi New Jersey n’a-t-il pas adopté cette méthode qui y a été développée ? «D’une part, les fonds provenaient de l’extérieur de l’État», explique le chercheur. «D’autre part, la bureaucratie et les intérêts freinent l’évolution. La société qui produit ces machines aux États-Unis est basée dans cet État, et a déjà pu vendre sa marchandise à Tennessee, entre autres». Au Liban, un centre pilote a été implanté à Nabatiyeh, dans un village appelé Kfarsir. Le financement a été assuré par la USAID, par le biais de la Young Men’s Christian Association (YMCA). Le centre comporte deux machines d’une capacité de 5 tonnes chacune. Selon M. Abichaker, avec une telle méthode, le contribuable ne devrait s’acquitter que de 500 LL par mois pour se débarrasser des déchets, ce qui est économiquement viable. À condition que sa société s’approprie, à ce prix, le produit fini. L’expérience libanaise s’accroît progressivement, avec six nouvelles municipalités : Tannourine, Douma, Bchehley, Kfarhilda, Kfour Al Ardeh et Hardine, toutes dans le jurd du Batroun. C’est une région riche en eau et qui se soucie de la préserver. Une expérience est également tentée à l’abattoir de Beyrouth. «Nous ne vendons pas nos machines», précise M. Abichaker. «Nous installons le centre et le louons par mois. Nous le gérons également, ce qui est plus logique puisqu’il s’agit d’une question biochimique très complexe». Et si le compost n’est pas vendu par la suite, comment pourrait-on parler de viabilité économique ? «Au départ, il y a un problème à résoudre et un prix à payer pour cela», explique-t-il. «Par ailleurs, tout dépend de la qualité du compost. Si, dans le cadre des expériences passées, cette qualité était inférieure, il est normal que le produit n’ait pas été écoulé». Comment pense-t-il écouler le sien ? «Nous avons commencé un nouveau stade de recherche», dit-il. «Nous devrions en améliorer la qualité et lui trouver des marchés. Pour l’instant, nous l’utilisons en agriculture». Et pour Bourj Hammoud ? «Tout d’abord, nous pouvons extraire les gaz du dépotoir, mais je ne suis pas d’avis qu’ils soient réutilisés, ce qui reste compliqué et sans garantie», explique M. Abichaker. «Toutefois, il faudra prévenir les habitants qu’ils devront supporter des odeurs fortes durant un mois environ. Je préfère qu’une telle entreprise soit faite en hiver. Ensuite, il nous serait possible de traiter les déchets à raison de 50 tonnes par jour. Mais avant tout, il faudra faire des tests sur de petits échantillons». Le compost produit, sera-t-il d’une qualité acceptable, sachant qu’un dépotoir aussi ancien contient toutes sortes de déchets ? «Le problème ne se pose pas à ce niveau parce que nous devrions analyser le produit obtenu et pourrions diluer certaines substances jusqu’à ce qu’elles soient dénuées de danger», fait-il remarquer. «Mais je crois que la composition du dépotoir de Bourj Hammoud est extrêmement compliquée. Nous ne pouvons fournir d’éléments de réponse avant que nos premiers tests aient été effectués».
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