«C’est votre problème». Au juge britannique qui lui demande s’il souhaite lecture de son acte d’accusation, Slobodan Milosevic répond avec une hauteur qu’il ne quittera pas durant les douze minutes de sa comparution initiale. Arrivé dans la salle d’audience un peu avant le début de sa comparution, l’ancien président yougoslave s’assied sur un siège bleu roi, à droite des trois juges. Il porte un costume bleu foncé, une chemise blanche sur laquelle se détache une cravate à rayures rouge, blanc, bleu, les couleurs nationales yougoslaves. L’homme que l’on attendait abattu, usé, épuisé par ce que ses avocats appellent son «kidnapping» – son transfert de Belgrade à La Haye – n’a en fait rien perdu de sa superbe. Il s’installe confortablement, dévisage un à un les journalistes assis dans les premières rangées de la galerie du public, fixant plusieurs d’entre eux longuement, droit dans les yeux. La salle du public, où les 130 sièges sont occupés, est séparée de la salle d’audience par une vitre blindée. Il a l’air détendu, légèrement sceptique. Il reste indifférent lorsqu’un membre de la police des Nations unies lui explique comment utiliser les écouteurs des services de traduction. Deux policiers encadrent l’accusé. Légèrement tournés vers la salle, ils sont attentifs aux moindre gestes de l’ancien président. Quand le juge britannique Richard May, qui préside la comparution initiale, entre à son tour dans la salle, avec ses deux assistants, M. Milosevic est debout, bien droit, mains croisées derrière le dos, dans une attitude martiale. Après une brève introduction du juge, M. Milosevic passe à l’attaque. Sa voix est ferme. Il a les bras croisés sur son bureau. Il martèle chaque mot. En face de lui, le procureur du TPI, Carla Del Ponte, chuchote quelques mots à l’oreille de ses collègues, visiblement très concentrée. Son regard vole du juge à l’accusé pour percevoir les réactions et enregistrer les images du dialogue de sourds qui s’est engagé. Sans se troubler, le juge May reprend ses explications, sobre, posé, courtois, calme. Dans le public, quelqu’un fait remarquer que Slobodan Milosevic, s’il ne reconnaît pas le Tribunal, n’en respecte pas moins ses règles. Quand M. Milosevic reprend la parole pour détailler ses griefs contre le TPI, il s’adresse à «Monsieur le président», et s’interrompt dès qu’il remarque que celui-ci s’entretient avec ses collègues. Le ton et le contenu de son discours sont provocants, mais sans débordements ni insultes. À deux ou trois reprises, le juge May presse sur un bouton pour couper le son du microphone de l’accusé. «Panne de micro», commente l’interprète. Le règlement du TPI ne prévoit aucun droit acquis de l’accusé à une déclaration, surtout de nature politique, et le juge est parfaitement dans le cadre du règlement en coupant la parole à M. Milosevic : «Le tribunal n’est pas une tribune politique», dit un responsable du TPI. Sans se troubler, le juge explique les conclusions juridiques qui découlent du manque de collaboration de l’accusé. Il garde les yeux sur ses notes, ne les lève vers M. Milosevic qu’à la fin de ses phrases. «M. Milosevic, ce n’est pas le moment de faire des discours. Vous en aurez pleinement l’occasion plus tard», explique le président. Puis il lève la séance. Carla Del Ponte n’a pas quitté sa position attentive. Elle lève le bras lorsque le juge annonce que la séance est levée, mais celui-ci ne la voit pas. Il s’est déjà levé, a tourné les talons et se dirige vers la sortie sans un regard pour la salle. Mme Del Ponte lève les sourcils, semble un peu surprise de n’avoir pas eu la parole. L’accusé semble étonné de la brièveté de cette comparution. Sortant de la salle, encadré par ses deux gardes, il jette un coup d’oeil à sa montre : «Uumm... dix minutes», souffle-t-il en s’éloignant.
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