Ce n’est pas un simple accueil qu’ont réservé hier les foules au patriarche Nasrallah Sfeir. C’est plutôt un plébiscite. Ils étaient près de 200 000 dans la cour intérieure de Bkerké et tout l’espace devant le patriarcat maronite, à faire résonner l’air de leurs slogans souvent antisyriens, et réclamant «l’indépendance et la souveraineté du Liban». Les principaux courants d’opposition chrétiens étaient présents en force, manifestant autant leur pouvoir de mobilisation que leur volonté de maintenir un front commun, tout en réclamant leurs différences. Dès les premières heures de la matinée, ils sont nombreux à fouler le sol de Bkerké et, par la même occasion, toutes les règles de la prudence. Un vent de liberté semble soudain souffler sur la verte colline et, pour quelques heures, les foules crient à qui veut les entendre leur refus d’un certain ordre établi. Des partisans du patriarche Sfeir, il y en a partout : dans la cour intérieure, debout ou assis sur les milliers de chaises disponibles, sur les murs qui entourent l’autel extérieur où la messe sera célébrée quelques heures plus tard, sur la coupole en verre qui recouvre l’autel, sur toute la distance qui sépare le couvent du portail extérieur, au niveau de la route devant le patriarcat, dans les bois qui l’entourent... une véritable marée humaine. Un arc de triomphe vert est érigé à quelques mètres de l’entrée du patriarcat. Malgré une foule dominée par les jeunes, c’est une population de tous les âges qui n’hésite pas à parcourir de nombreux kilomètres, dans un trafic souvent dense, pour venir manifester son soutien à l’homme qui a su soulever son enthousiasme. «Il parle en notre nom», répondent la plupart des personnes interrogées sur les raisons qui les ont poussées à venir grossir les rangs des foules. «Nous venons surtout appuyer les prises de position du patriarche», déclarent invariablement ces mêmes personnes, venues du Liban-Sud et de la Békaa-Ouest (notamment de certains villages frontaliers comme Aïn Ebel, qu’elles ont dû quitter au petit matin), mais aussi des différentes régions du Liban-Nord, du Mont-Liban et de Beyrouth. Ce qu’elles entendent par les «prises de position du patriarche», c’est surtout «la réclamation du retrait de l’armée syrienne et de la fin de l’hégémonie sur le Liban». Et ce ne sont pas les slogans, lancés à haute voix ou écrits sur de larges banderoles, qui auront manqué de refléter cet état d’esprit : «La Syrie dehors !», «Le Liban au Liban et la Syrie à la Syrie», «Liberté, souveraineté, indépendance», «À quand la 520 ?», etc. Banderoles, portraits... Les organisateurs et les responsables estudiantins des partis s’étaient entendus pour que la cérémonie revête un caractère sobre. Plusieurs appels avaient été lancés aux jeunes pour contenir les débordements. Un comité formé de membres des Forces libanaises (FL), des Kataëb, du Courant patriotique libre (CPL, aouniste) et du Parti national libéral (PNL) s’emploie à empêcher leurs partisans d’introduire les drapeaux des partis et les portraits à Bkerké, à l’exception des drapeaux libanais et des photos du patriarche Sfeir. Mais peine perdue. Plus le temps passe, plus les banderoles et les portraits se font nombreux. À quoi cela est-il dû ? Tanios Chehwane, secrétaire général de la Pastorale des jeunes à l’Assemblée des patriarches et évêques catholiques (APEC), assure que «les responsables estudiantins sont prêts à coopérer avec nous, mais qu’ils se heurtent aux jeunes quand ils veulent leur faire entendre raison». Il ajoute : «C’est la signification de tout cela qui m’inquiète. Cela veut dire que ces jeunes sont opprimés, qu’ils cherchent la moindre occasion pour s’exprimer». S’exprimer librement, c’est d’ailleurs ce à quoi la foule est résolue durant les longues heures passées à attendre l’arrivée du patriarche. À l’intérieur comme à l’extérieur, les mêmes slogans, de plus en plus virulents. Devant Bkerké, sur la route, les voitures des officiels sont accueillies par des appels au retrait syrien. Enfin, le prélat fait son apparition. Les drapeaux s’agitent. La foule s’enflamme. Elle est au rendez-vous. Avec un événement ? Non, avec l’histoire.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Ce n’est pas un simple accueil qu’ont réservé hier les foules au patriarche Nasrallah Sfeir. C’est plutôt un plébiscite. Ils étaient près de 200 000 dans la cour intérieure de Bkerké et tout l’espace devant le patriarcat maronite, à faire résonner l’air de leurs slogans souvent antisyriens, et réclamant «l’indépendance et la souveraineté du Liban». Les principaux courants d’opposition chrétiens étaient présents en force, manifestant autant leur pouvoir de mobilisation que leur volonté de maintenir un front commun, tout en réclamant leurs différences. Dès les premières heures de la matinée, ils sont nombreux à fouler le sol de Bkerké et, par la même occasion, toutes les règles de la prudence. Un vent de liberté semble soudain souffler sur la verte colline et, pour quelques heures, les foules...