La présentation à Kobe d’un document de travail franco-japonais favorisant les régimes de change intermédiaires pour les pays émergents est un succès pour les thèses françaises, traditionnellement opposées à la vision en blanc et noir en faveur jusqu’à présent à Washington. La complicité intellectuelle entre responsables français et japonais sur les questions monétaires, notamment au sein du G7, est ancienne, mais elle a toujours souffert dans son expression publique des réticences du Japon à s’opposer frontalement aux États-Unis. Cependant, le vide politique provoqué par le changement d’équipe à la Maison-Blanche et surtout la volonté de Tokyo de promouvoir le rôle régional du yen ont ouvert «une fenêtre de tir» pour la diplomatie monétaire française. Le secrétaire américain au Trésor «Larry Summers s’en va et pour le moment, il n’y a personne en charge à Washington», confie un haut fonctionnaire français associé à la préparation de ce document. «Il faut remarquer que les États-Unis ne sont pas présents ici», renchérit Étienne Reuter, porte-parole de la délégation de la Commission européenne au Japon. «La nouvelle équipe n’est pas encore en place et bien que certains pourraient penser que l’Administration républicaine serait plus intéressée par ces idées que Larry Summers, il est trop tôt pour le dire», ajoute-t-il. Le «document de discussion» préparé par les fonctionnaires français et japonais, qui n’engage pas formellement les autorités politiques des deux pays, prend clairement position pour un régime de taux de changes flexibles mais contrôlés utilisant une bande de fluctuation autour d’une ancre monétaire constituée par un panier de monnaie comprenant le dollar, le yen et l’euro. Le texte critique de manière détaillée les deux solutions extrêmes, flottement intégral et fixité absolue sous la forme d’une caisse d’émission, qui représenteraient le seul choix pour les pays émergents à en croire le secrétaire américain au Trésor sortant. Lors de la réunion du G-20 à Montréal en octobre dernier, Français et Chinois avaient bataillé pour que les ministres des Finances et les gouverneurs des banques centrales des principaux pays industrialisés admettent «les régimes intermédiaires comme une option viable quoique exigeante pour certaines économies», selon les termes du communiqué. «Je ne m’opposerais pas au communiqué mais vous devrez reconnaître un jour qu’il n’y a qu’une solution», avait alors lancé Larry Summers, selon un participant français. La déclaration du président de la réunion de Kobe, le ministre japonais des Finances Kiichi Miyazawa, évoque la question dans des termes voisins du communiqué du G20. Pour le Japon, la promotion d’un panier de monnaie incluant le yen comme instrument de référence monétaire en Asie orientale fait partie de la campagne entamée après la crise asiatique pour rattraper le temps perdu dans l’internationalisation de la devise japonaise. Cette réflexion, qui va être prolongée dans le cadre du programme de recherche de Kobe adopté dimanche, est aussi le prolongement logique de l’initiative pour un renforcement de la coopération monétaire en Asie orientale lancée à Chiang Mai, en mai dernier, par la formation Asean + 3 (Asean plus Chine, Corée du Sud et Japon). Au-delà des convictions traditionnelles des autorités monétaires françaises hostiles à l’intégrisme des changes flottants, l’intérêt pratique des Européens est évident. La présence de l’euro dans le panier de monnaie signifierait le renforcement de la part de l’euro dans les réserves des banques centrales de l’Asie orientale, qui détiennent collectivement plus de 800 milliards de dollars. Après Kobe, les ministres français et allemand Laurent Fabius et Hans Eichel entament d’ailleurs aujourd’hui à Tokyo un «roadshow» international pour la promotion de l’euro, moins d’un an avant la mise en circulation des pièces et des billets.
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