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Actualités - Reportages

Hippodrome de Beyrouth: au royaume dont le cheval est roi

C’est un lieu magique qui ressemble à un tableau de Degas. Animé par le cheval, roi des animaux dans cette arène particulière où les combats sont remplacés par un ballet de jambes, de nuques et de bras, qui se tendent. Chorégraphie d’ensemble, mouvements presque accordés entre la bête et son spectateur, des journées de mise en place, mise en forme, pour deux minutes d’enchantement durant lesquelles tout ce monde vibre, tressaille et joue son amour de «la plus noble conquête de l’homme». Mercredi matin, cinq heures. Le jour se lève sur l’hippodrome, vidé de ses fidèles hôtes. Le silence des lieux est peuplé d’ombres, fantômes du passé qui ont donné naissance à cet endroit magique. Azni Bey d’abord, wali de Beyrouth et instigateur de cette belle aventure et qui fit aménager le premier hippodrome à Bir Hassan, à la fin du siècle dernier. Les Ottomans, qui, quelques années plus tard, décident de créer un nouvel espace pour les courses, au cœur de Beyrouth, avec des écuries et un casino. La Société des parcs de Beyrouth et son président, M. Alfred Sursock, qui prirent en charge la construction et l’exploitation des lieux sur 50 ans. Les Français, qui, à la fin du mandat ottoman, récupèrent le casino, proclament sur ses marches la République du Grand Liban et le transforment en résidence du Haut-commissaire, devenu Résidence des Pins. Et enfin la Société pour la protection et l’amélioraton de la race chevaline arabe (Sparca), association à but non lucratif, créée en 1966 par de grandes figures, comme MM. Pharaon, De Freige, Ghandour, Joumblatt et qui gère les courses pour le compte de la municipalité de Beyrouth, propriétaire du terrain. L’histoire, et les petites histoires défilent dans les allées, et l’on ne peut s’empêcher de regretter la destruction de la belle architecture des lieux, identique à celle de la Résidence des Pins, par les Israéliens en 1982. Une journée ordinaire Comme tous les jours de la semaine, les 350 locataires permanents sont réveillés en douceur. Des «personnalités» répertoriées, avec nom du père et de la mère confirmés par un contrôle sanguin, couronnées par un pedigree et une fiche d’identité complète qui les distingue. Première toilette du matin avant l’entraînement. Le pas des chevaux sur le sol encore frais rythme la vie de l’hippodrome. Les entraîneurs distribuent les rôles et les duos. Les jockeys sont au rendez-vous. Chacun monte plusieurs chevaux, pour les traditionnelles quinze minutes d’exercice. Leur mission accomplie, ces derniers s’en vont rejoindre leur écurie, lieux familiers où ils se sentent chez eux. Deuxième séance de nettoyage. Le palefrenier prend en charge trois chevaux et, du bout de ses brosses magiques, caresse le poil de la bête, avec des mouvements lents et souples. Après lui avoir rendu toute son élégance, de la tête aux sabots, il se charge de le nourrir. Au menu, de la luzerne verte, ou sèche, suivant les saisons, des carottes et de l’orge. 9 heures, la matinée de ces sportifs particuliers s’achève. À 14 heures, le travail reprend. Une nouvelle toilette précède et suit la promenade et les exercices, puis vient l’heure du repas et enfin le dodo. Les chevaux qui vont courir sont enfermés à clé, par peur de dopage. Très vite, l’hippodrome sombre dans une quiétude momentanée, guettant secrètement le grand jour. Samedi, le jour des courses, surnommé presque tendrement «réunion», est enfin arrivé. Rendez-vous amoureux qui réunit les parieurs, les jockeys, les entraîneurs, les vétérinaires et les chevaux, sans oublier les guichetiers, portiers, machinistes, au total quelque 400 personnes monopolisées pour cet après-midi particulier où se jouent huit courses. Il est 13 heures. La foule commence à pénétrer l’arène. À la porte, des hommes de la sécurité confisquent les cellulaires, pour éviter tout contact avec les «bookmakers», ces parieurs illégaux qui font malheureusement partie de la légende. Des hommes, encore des hommes et rien que des hommes, vieux et moins vieux, qui pressent le pas, l’œil rivé sur le journal des pronostics, indispensable guide du joueur avisé. Une femme en rouge, seule note colorée dans ce paysage masculin, observe calmement le manège, confortablement installée derrière la vitre du restaurant. Tout le monde s’est fait beau pour le spectacle, les jockeys sont vêtus d’une casaque aux couleurs de leur écurie, les chevaux ont la crinière tressée, ornée de perles de toutes les couleurs. Dans les coulisses, le contrôle commence pour la première course. Les jockeys sont pesés tour à tour, les plus légers contraints de rajouter des plombs dans leur selle. Puis ils s’en vont retrouver leur monture dans le paddock et leur murmurer à l’oreille les derniers encouragements avant la course. Les yeux des visiteurs sont attentifs, fixés sur le champ de tous les espoirs. Aucun pari n’est entamé avant le tour de piste, démonstration obligatoire qui permet à tous les joueurs de s’assurer, que, malgré les pronostics, «leur» cheval se porte bien. Marechal, Hayhat, Falak, Indimage et les autres défilent lentement… La foule s’éparpille alors pendant que les chevaux se dirigent tranquillement vers la ligne de départ du 1 600 mètres. Plus que quelques minutes pour faire son choix et miser. Quarante guichets sont à la disposition des joueurs qui se précipitent, les bras tendus, quelques billets froissés dans leur main moite. Le brouhaha comble l’atmosphère d’une tension murmurée. Pari placé, jumelé, doublé, trio, quarté, toutes les combinaisons sont permises. Retrouver vite sa place sur les gradins envahis par 1 500 têtes réchauffées par ce soleil de juillet. Première classe à 15 000 LL ou deuxième classe à 5 000, suivant les moyens de chacun, et même départ pour un voyage de deux minutes. Des chevaux qui ont des ailes La ligne de départ, des cases en fer séparées par un grillage. Dix numéros tirés au hasard pour désigner la place de chaque partant Nour el-Sabeh, N° 5, est un pen nerveux. Falak semble quelque peu hésitant. Le juge de départ crie ses ordres et son agacement. La course a dix minutes de retard. Sur les gradins, on retient son souffle. Le journal dans une main, leur passe-temps dans l’autre, les parieurs ne cachent pas leur tension. La cloche vient réveiller les passions et donner le signal de départ. La clôture est levée; les portes claquent. En une fraction de seconde, les chevaux s’envolent. Mouvement d’ensemble, les jockeys dansent avec leur cheval, les spectateurs crient un peu, puis un peu plus. Dans un élan presque collectif, ils se lèvent, emportés par la voix du speaker, lui-même sourd, nous dit-on, qui décrit, le plus beau, la plus rapide et raconte avec ses mots d’expert les détails de la course. Hayhat et Ajmalhom se disputent la première place. Les spectateurs sont à présent debout derrière la barrière, les bras bavards, agités. Plus que quelques secondes, et voilà Hayhat qui franchit la ligne d’arrivée. D’un seul coup, le silence s’impose. Les spectateurs se dissipent. Certains vont encaisser leurs gains, d’autres préfèrent traîner dans les couloirs, espérant y récupérer un tuyau pour la prochaine course. Le cheval gagnant est emmené pour un test antidopage, un prélèvement d’urine scellé avant d’être envoyé au laboratoire. Dans les bureaux de la Sparca, des écrans télévisés permettent de suivre, et plus encore, de surveiller la course, filmée sous ses différents angles par 4 caméras placés sur la piste. Les résultats définitifs sont affichés. Et l’on quitte à contre-cœur ce monde fascinant tout grouillant, avec, dans les semelles, un peu de sable chaud, poudre magique qui, semble-t-il, donne des ailes.
C’est un lieu magique qui ressemble à un tableau de Degas. Animé par le cheval, roi des animaux dans cette arène particulière où les combats sont remplacés par un ballet de jambes, de nuques et de bras, qui se tendent. Chorégraphie d’ensemble, mouvements presque accordés entre la bête et son spectateur, des journées de mise en place, mise en forme, pour deux minutes d’enchantement durant lesquelles tout ce monde vibre, tressaille et joue son amour de «la plus noble conquête de l’homme». Mercredi matin, cinq heures. Le jour se lève sur l’hippodrome, vidé de ses fidèles hôtes. Le silence des lieux est peuplé d’ombres, fantômes du passé qui ont donné naissance à cet endroit magique. Azni Bey d’abord, wali de Beyrouth et instigateur de cette belle aventure et qui fit aménager le premier hippodrome à Bir...