Le cinéma espagnol est le fait d’individualités qui, régulièrement, assurent son existence aux yeux du monde. Cela a commencé avec Luis Bunuel et s’est en gros poursuivi avec Carlos Saura et Pedro Almodovar. Julio Medem pourrait bien être le chaînon suivant. Il faudrait ajouter à cette liste, moins pour leur œuvre globale que pour quelques pièces de choix, Juan Antonio Bardem («Mort d’un cycliste») et Luis Garcia Berlanga («Le Bourreau»). Julio Medem, 40 ans, a connu une consécration internationale à Cannes il y a deux ans. Son film «Tierra» était en effet en compétition mais il n’a pas fait une grande impression. En 1993, son deuxième long métrage — «L’écureuil rouge» — était montré à la Quinzaine des réalisateurs. «Les amants du cercle polaire» a été vu à Venise et aussi à Sundance, s’attirant les critiques élogieuses du redouté New York Times en particulier. Les amants sont deux. Deux enfants d’abord, Ana et Otto, devenus de simili-frères et sœurs par la rencontre de leur mère et père respectifs. Ce sont ensuite deux jeunes adultes dont l’histoire d’amour, partie d’Espagne et éminemment dictée par l’atavisme et la volonté de rompre le «cercle familial», se concluera quelque part en Finlande où brille le soleil de minuit. Ils sont les propres narrateurs de cette intrigue à double face et double fin et, ainsi que l’explique Medem, «le récit se développe à la manière de ces cercles qui se forment à la surface de l’eau, le premier produit une onde qui dessine un deuxième cercle, à la fois semblable et différent du premier». Une sorte de « capsule » Medem est né de père allemand et de mère basque. Cette double ascendance Nord-Sud est aussi l’un des moteurs du film, même si ce dernier n’est pas autobiographique. «Le père est présent dans tout le film», déclare-t-il. Le grand-père de Julio Medem émigre en Espagne avant la Seconde Guerre mondiale. Sa mère est basque, avec des ascendances françaises. La guerre d’Espagne les divise. Lui est pour les franquistes, elle pour les républicains. Mais Medem ne se pose pas en juge. «Dès mon plus jeune âge, je me suis situé du côté basque de la famille et j’ai vécu cette tension (familiale) intérieurement», se contente-t-il de rappeler. «Fierra» enveloppait le spectateur dans une ambiance chaude. «Les amants du cercle polaire» en est l’antithèse. La lumière du film est bleutée, froide, tant pour les scènes du Pays basque que pour celles de Finlande. «Le paysage basque ne dégage pas une lumière aussi chaude que le paysage castillan», dit Medem. Mais l’opposition ne s’arrête pas là. «Tierra» est l’histoire de quelqu’un qui est enfermé dans ses pensées et qui doit s’ouvrir au monde, pour cela une atmosphère très chaude, séductrice s’impose, explique le réalisateur. «Les amants», c’est l’inverse, c’est une réalité à fuir et dès le départ, les personnages — Otto surtout — s’entourent d’une sorte de «capsule». Symboliquement, que le dénouement se déroule au cercle polaire se justifie, cette figure géométrique n’ayant ni point de départ, ni point d’arrivée (ou alors ce sont les mêmes). «Les amants du cercle polaire» est donc à la fois un film émouvant mais aussi extrêmement construit sur les divers plans des sentiments, de l’intrigue, de la psychologie et du symbolisme, sans doute un héritage des études de psychiatrie un temps suivies par le cinéaste. Et aussi de l’histoire de sa propre famille. «Je ne pensais jamais parler de ça, je n’imaginais même pas arriver à en parler, d’ailleurs», explique-t-il, à propos du parallèle entre son film et sa propre histoire. «Ce n’est pas exactement de ça que traite mon film. C’est une histoire d’amour que j’ai écrite sans savoir quel cheminement elle allait prendre et les irruptions plus ou moins autobiographiques ont été spontanées». Réalisme magique Une première mouture du scénario fut rédigée durant l’hiver 1996 chez son frère, à Paris. Le cinéaste se souvient du froid qu’il faisait alors. Le père de Medem était à cette époque au plus mal et il décédera une semaine avant la première du film. «Mon père, qui avait l’œil et qui était critique envers mes films, n’a jamais rien su de l’histoire des “Amants”», dit-il. Ce film a-t-il valeur de thérapie ? «Peut-être, mais pas consciemment», résume Medem. Une autre passerelle entre les «Amants» et la propre vie du cinéaste est le soleil de minuit, qu’il eut l’occasion d’admirer en 1992, lors d’un festival où l’on présentait son premier long métrage, «Vacas». «À cette époque, dit-il, j’étais arrivé au bout de moi-même et j’avais l’impression que je ne pouvais plus avancer, c’est pourquoi le cercle polaire me semblait aussi une bonne destination pour dénouer l’histoire des deux amants». Les cinéastes espagnols ne font jamais école. Mais on peut leur trouver comme point commun un certain penchant pour le fantastique et le surnaturel, tout comme en littérature et en peinture, découlant autant, sinon, plus du sujet traité que de la manière de montrer la réalité tangible. «Je n’ai pas vécu intimement cette tradition surréaliste espagnole, je pense qu’on l’a davantage vécue en France, au travers de cinéastes certes espagnols», affirme-t-il. Des influences ? «Plutôt le réalisme magique de la littérature latino-américaine».
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