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Actualités - Reportages

Yougoslavie Le calvaire de notre envoyé spécial pour atteindre Belgrade

C’est une ville coupée en deux comme il en existe beaucoup dans les pays à l’histoire mouvementée. En Hongrie, elle s’appelle Tompa. En Yougoslavie, on lui donne le nom de Kelebija. Pour se rendre à Belgrade en ces temps incertains, il faut passer par cette bourgade de la province yougoslave de Voivodine dont la population est en majorité hongroise (catholique). Un autre foyer potentiel de tension pour cette Yougoslavie post-titiste toujours à la recherche de frontières sûres 27 ans après la mort du fondateur. Au poste-frontière yougoslave, les agents de la surêté générale sont impressionnants : tenue léopard mauve sans un pli, courtoisie exemplaire et discipline irréprochable. Le militaire dans sa cage en verre est jeune. Il jette un coup d’œil rapide sur les passeports que le chauffeur lui tend. Soudain, ses sourcils changent de forme. Il me lance un regard gêné et prononce quelques mots en serbo-croate au conducteur qui prend un air encore plus désolé que le sien. Un passager se porte volontaire pour la traduction : «Vous devez descendre avec vos bagages au poste». «Je ne comprends pas. Mon visa est bien en règle ?». Rien ne sert de protester. Il faut attendre une autorisation de Belgrade pour l’entrée de tout journaliste étranger. La salle où nous sommes conduits est propre. Mais rien n’a dû changer depuis l’époque de Tito : une baie vitrée en fer (l’aluminium n’était pas encore à la mode), des guichets en verre et en bois, des murs peints en vert, deux bancs en acier inoxydable, le tout égayé de trois plantes dans des pots rectangulaires. Nouvelle discussion en serbo-croate – à laquelle évidemment je ne participe pas. Le chauffeur m’informe avec regret qu’il est contraint de poursuivre son chemin parce que l’attente pourrait se prolonger. Mes protestations n’y font rien. Le moteur est déjà en marche et le minibus disparaît derrière un virage. Inutile de discuter Me voila coincé dans les Balkans avec des militaires qui ne parlent que leur langue et qui sont tellement disciplinés qu’ils ne me jettent même pas un regard. Les instants deviennent des minutes et les minutes d’interminables heures qui s’étirent paresseusement. Je l’ai bien compris, il ne sert à rien de discuter. À la veille de notre arrivée, de nouvelles mesures ont été prises pour ce qui concerne les journalistes. En plus du visa délivré par l’ambassadeur, trois signatures sont nécessaires pour entrer dans le pays. Celles des ministères de l’Intérieur et de l’Information et, surtout, celle de l’armée, propulsée à nouveau sur les devants de la scène à cause de la guerre. Cinq heures s’écoulent sans que je puisse échanger un mot avec quiconque. La porte qui claque de temps à autre et le vrombissement des avions de l’Otan, très actifs dans le ciel hongrois, brisent la monotonie. La faim, la soif et le froid sont les principaux inconvénients de cette situation qui frôle le ridicule. Les conversations auxquelles je ne comprends pas un mot me dérangent, autant que ces inscriptions en cyrillique sur les cinq portes qui donnent accès à la salle. Au fait, que peut bien signifier Sluzbeni Ulaz ou Razki Stabko... Sept heures déjà. Pour tuer le temps, je compte les carreaux : il y en a 27 en longueur et 38 en largeur. Je compte aussi les vitres, les angles de la salle, les barres des radiateurs du chauffage central. Je multiplie, je divise, j’additionne le tout. Rien à faire, la situation devient insupportable. Je sens monter en moi des pulsions agressives. Je crois soudain découvrir que je déteste les Slaves depuis toujours et que je n’aime pas leur alphabet extraterrestre. Je me venge sur la plante qui doit sans doute être serbe. Je prends un malain plaisir à en arracher les feuilles une à une. Je me venge aussi en jetant les mégots de cigarettes un peu partout. Les militaires passent devant moi sans même me regarder. J’ai l’impression de faire partie des meubles. Pour attirer l’attention de l’un d’eux, je sors de ma poche un cigare aussi gros que sa matraque. Il n’a pas l’air impressionné. L’attente dure depuis douze heures. Un sous-officier se pointe et m’informe, en parlant avec les mains, que je suis autorisé à circuler librement dans le complexe frontalier. Pourquoi ne l’a-t-il pas dit plus tôt ? Selon lui, il est peu probable que la réponse de Belgrade parvienne le soir-même. Il vaut mieux donc passer la nuit dans un hôtel en Hongrie et revenir le lendemain. Il paraît qu’il y a un motel à deux kilomètres de la frontière. Deux kilomètres ? J’ai dû en faire six et sous un désagréable crachin qui me mouille tout entier. Le lendemain, l’attente dure autant mais dans des conditions infiniment moins difficiles. Mon univers s’élargit au restaurant et à la poste, d’où je peux passer des coups de téléphone. La réponse de Belgrade arrive vers 16 heures et elle est positive, ce qui semble surprendre le militaire qui me la transmet. Je prends l’autobus pour Belgrade sans rancœur : c’est leur pays et ils sont en guerre. Je pense avec philosophie qu’on ne peut pas leur reprocher d’être stricts dans ces circonstances. Au bord de la crise Belgrade dans trois heures. Mais c’est aller trop vite en besogne. Un peu plus loin que la ville d’Indija, à 100 kilomètres de la capitale, le bus s’ârrête à un check point de la police militaire. Après une vérification d’identité, on me prie poliment de descendre et de rebrousser chemin. Je suis sur le bord de piquer une crise lorsqu’un des passagers m’explique que les étrangers ne sont pas autorisés à traverser cette région décrétée zone militaire. «Il n’y a pas de problème. Vous pouvez vous rendre à Belgrade en faisant un détour par Ruma», dit-il. Une partie du chemin de retour à Indija se fait à pied. Dans la ville, je trouve un taxi qui accepte de m’emmener à destination. En route, le chauffeur m’explique que le bombardier américain F-117 touché par les Yougoslaves aux premiers jours des frappes s’était abattu non loin de Ruma. Belgrade, enfin, à la nuit tombée. Nous sommes accueillis dans la ville par les sirènes annonçant l’approche d’avions de l’Otan. Le séjour s’annonce mal. Tout compte fait, j’aurais peut-être dû rester à Kelebija. Je commençais d’ailleurs à m’habituer à ma petite salle au poste-frontière...
C’est une ville coupée en deux comme il en existe beaucoup dans les pays à l’histoire mouvementée. En Hongrie, elle s’appelle Tompa. En Yougoslavie, on lui donne le nom de Kelebija. Pour se rendre à Belgrade en ces temps incertains, il faut passer par cette bourgade de la province yougoslave de Voivodine dont la population est en majorité hongroise (catholique). Un autre foyer potentiel de tension pour cette Yougoslavie post-titiste toujours à la recherche de frontières sûres 27 ans après la mort du fondateur. Au poste-frontière yougoslave, les agents de la surêté générale sont impressionnants : tenue léopard mauve sans un pli, courtoisie exemplaire et discipline irréprochable. Le militaire dans sa cage en verre est jeune. Il jette un coup d’œil rapide sur les passeports que le chauffeur lui tend. Soudain, ses...