Sujet répulsif, dérangeant, pénible par excellence, l’abus sexuel de l’enfant ne fait pas moins partie de la vie quotidienne. Il y a de véritables crimes et tragédies qui se déroulent, sous le sceau du secret et de la terreur, dont les victimes sont des enfants incapables de se défendre ou de dénoncer le mal qu’on leur fait... Un colloque tenu récemment dans une institution hospitalière libanaise et un manuel très éclairant publié sous les hospices d’une autre laissent entendre que le Liban n’est pas moins touché que les autres pays. Même si on en parle moins qu’ailleurs et que les chiffres, toujours occultés ou inexistants, ne permettent pas une connaissance précise de l’étendue du problème. Selon le Dr Robert Sacy, un enfant chaque deux secondes subit un abus sexuel dans le monde. Tandis qu’une fille sur trois et un garçon sur six subissent une agression sexuelle avant qu’ils n’aient atteint l’âge de 18 ans. Dans 40% des cas, l’agresseur est un proche familial et l’âge des victimes oscille entre deux ans et l’adolescence... Est-il nécessaire d’ajouter que ces évaluations ne se rapportent qu’aux cas déclarés et que de très nombreux crimes contre l’enfance se déroulent dans le noir sans que personne ne soupçonne ou n’ose révéler leur existence? Il serait donc urgent qu’on en parle, non seulement pour dénoncer ou fustiger mais surtout pour mettre en garde. Dans les statistiques mondiales, il est révélé que seulement dans 15% des cas d’abus sexuels, l’agresseur n’est pas connu par l’enfant... La source de ces informations très révélatrices n’est autre que l’Académie américaine de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. Or, de l’avis du spécialiste, ces chiffres sont nettement inférieurs à la réalité, les enfants n’osant pas révéler les faits lorsqu’il s’agit de personnes proches par crainte de leur nuire ou par affection... Contrairement à ce qu’on pense, les abus sexuels d’enfants ne sont pas le propre des classes défavorisées et des mœurs de taudis. Ils se retrouvent avec la même fréquence dans tous les milieux sociaux, ethniques ou confessionnels. Ils font partie de ces noirs secrets lourds à porter, qu’on escamote même à soi-même, à moins qu’un accident, parfois tragique, ne force à admettre leur existence. Le Liban ne fait pas exception à cette règle. Si de temps en temps un fait divers oblige à se rendre à l’évidence, l’affaire est vite noyée dans l’actualité ou savamment étouffée afin de ne pas troubler la quiétude ambiante. Et tant pis pour les victimes. Comme l’a signalé avec pertinence le Dr Sacy dans son introduction au récent colloque sur ce thème, le public est mal informé et il en est de même pour les éducateurs, le corps médical, les parents, le corps judiciaire aussi. «Il y a des erreurs d’appréciation, avoue cet éminent spécialiste, qui sèment le doute dans les esprits, y compris les plus scientifiques». Trois fois plus de plaintes Dr Bernard Gerbaka, dans son intervention à ce même colloque, signale que les plaintes pour viol ont triplé au Liban au cours de ces cinq dernières années. Les plaintes concernant des mineurs ont été multipliées par 20 pour cette même période. Selon lui, le fait serait dû à une recrudescence des plaintes déposées mais aussi à une augmentation des agressions. En ajoutant que les cas récusés ne permettent qu’une information partielle ou même minimale, un très grand nombre de cas maintenus dans l’ombre par peur du scandale. Qui sont les victimes de ces abus? En premier lieu les filles (18 filles pour 10 garçons) en âge d’adolescence (30%). Quoiqu’il ne faut pas perdre de vue, une fois de plus, que les plaintes déposées émanent surtout de victimes mâles, les filles évitant, pour plusieurs raisons, d’ébruiter leur mésaventure. Sans oublier que les violeurs sont souvent des membres de la famille «au-dessus de tout soupçon». La politique de l’autruche Dans un domaine aussi périlleux et sensible, seule une politique répressive, même basée sur des sanctions très lourdes, ne peut être efficace. La prévention devrait être bâtie sur un ensemble de mesures judiciaires, pénales, sociales, éducatives et autres. En commençant par une étude exhaustive du problème à partir de données valables. Il importe surtout d’admettre l’existence du problème, de déterminer son étendue réelle, d’identifier ses causes et les facteurs favorisants. C’est à la suite de cette démarche qu’on serait en mesure d’énoncer une politique claire et d’établir programme, réglementations et luttes contre les causes. Programme certes ardu, onéreux, difficilement applicable par des pays aux structures fragiles. Mais aucun État ne peut permettre, même pas implicitement, le crime. Or les abus sexuels contre les enfants laissent des lésions définitives, profondes, susceptibles d’anéantir à jamais l’existence de leur victime. On peut tuer de plusieurs manières. Celle-ci n’est pas une des moins abjectes.
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