«Il fait moins 14 degrés, le bébé boit de l’eau, Bernard arrange la motoneige» : dans le tout petit village de Quaqtaq, à 1 800 kilomètres au nord de Montréal, une dizaine de petits Inuit de sept à huit ans ont choisi cette année d’apprendre le français, comme une majorité d’enfants du Grand Nord du Québec. Quaqtaq, 230 habitants, au bord du détroit d’Hudson, n’est relié au reste du monde que par l’avion, comme tous les villages inuit du Grand Nord québécois. Vu les tarifs (Quaqtaq-Montréal aller-retour pour 2 500 Dcan, 1 675 USD), on quitte très rarement le village. Néanmoins, les Inuit du Québec, qui vivaient encore il y a 30 ou 40 ans dans des iglous ou des tentes de peau de caribou, sont entrés brutalement depuis dans l’ère post-moderne. Comme les autres, Quaqtaq a abandonné les traîneaux à chiens au profit des motoneiges, les chaînes câblées sont arrivées dans les maisons. Et avec les sommes versées par les autorités québécoises pour s’assurer l’exploitation hydroélectrique de la région, le village a été doté notamment d’une école spacieuse et confortable, qui comprend une dizaine de classes et où les enfants peuvent étudier en français ou en anglais, à leur choix. Le village dispose même d’un autobus scolaire, alors que la maison la plus éloignée est à moins de 10 minutes à pied de l’école. L’école Isummasaqviq est le plus gros bâtiment de Quaqtaq. Il est vrai que près de la moitié de la population est d’âge scolaire et qu’une centaine d’enfants fréquentent l’école. Les parents, du moins ceux qui connaissent une autre langue que l’inuktitut, la langue inuit, parlent l’anglais. Pourtant, depuis quelques années, une nette majorité des enfants – 57 % dans l’ensemble du Nunavik, le territoire des Inuit du Québec – choisissent d’étudier en français. «Les enfants se rendent compte qu’ici les professionnels, par exemple les enseignants ou l’infirmière, parlent tous français», explique Renaud Bellefleur, 27 ans, qui enseigne dans la plus jeune classe francophone. «Et ils voient aussi, dit-il, que les Inuit qui parlent français ont les bons emplois, comme contrôleur ou professeur». Sa classe – 13 élèves – est enthousiaste. On élabore des phrases, on relève la température extérieure, on s’essaie à des mots nouveaux qui parlent de réalités qu’ils connaissent, comme traîneau ou chasseur. «À la rentrée, après les vacances, ils ont presque tout perdu et il faut tout recommencer», se lamentent les enseignants. Mais tous reconnaissent qu’à long terme le français devrait monter en influence. Quoi qu’il en soit, en français ou en anglais, l’abandon scolaire est la règle. «Cette année, dit Eva Deer, la directrice de l’école, nous aurons six diplômés du secondaire», c’est-à-dire des enfants qui auront été en classe jusqu’à 16 ans. C’est le plus fort contingent depuis 20 ans qu’elle travaille à l’école. Quant à poursuivre des études au-delà, on n’y pense pas. «Ils ne sont pas motivés», dit Mme Deer. «À part un pilote d’Air Inuit ou une infirmière, ils n’ont pas beaucoup de modèles positifs de quelqu’un qui a réussi ses études, ils se demandent à quoi ça sert d’étudier, renchérit M. Bellefleur. C’est tellement nouveau pour eux, il faut leur laisser le temps de s’habituer». Cette tendance pourrait cependant changer. Un établissement préuniversitaire de la région de Montréal offre depuis peu, en plus de divers programmes classiques, un programme complémentaire de cours de langue et de civilisation inuit, pour éviter que les jeunes ne se sentent coupés de leur culture d’origine. Ils y publient même une revue, en français et en inuktitut
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