Pour les collectionneurs de montres, Glashuette, dans l’ex-RDA, était au tournant du XXe siècle le berceau des meilleurs mouvements du monde. Moins de dix ans après la chute du Mur de Berlin, cette bourgade a tenu son pari: redevenir digne de sa légende et rivaliser avec les maîtres incontestés du temps, les horlogers suisses. Sur les ruines de «l’Entreprise horlogère de Glashuette, propriété du peuple», qui employait quelque 2 000 personnes à une fabrication de masse du temps de la RDA, une poignée d’entrepreneurs ont bâti une industrie du luxe partie à l’assaut des marchés mondiaux. Son succès est tel aujourd’hui qu’il faut parfois patienter jusqu’à trois ans pour recevoir la montre de ses rêves. Ces pionniers de la réunification allemande ont bénéficié d’un «micro-climat» exceptionnel dans cette cité saxonne de 2 400 habitants, aux allures de village du Jura suisse. Ils y ont certes trouvé la sérénité indispensable au métier d’horloge, mais surtout un savoir-faire irremplaçable. Sans être épargnée par la déferlante du quartz dans les années 70, l’industrie horlogère de la RDA a maintenu jusqu’au bout une production de montres mécaniques de qualité, providentielle depuis le renaissance du tic-tac traditionnel. Principal héritier de ce savoir-faire: Glashuette Original. «Nous fabriquons toutes les pièces de nos montres, de la première à la dernière vis», déclare fièrement son directeur général et cofondateur, Heinz Pfeifer. Seules cinq marques au monde — les quatre autres sont suisses —affichent ce niveau d’exigence. À sa création, en 1994, Glashuette Original comptait 70 employés, rescapés pour la plupart du combinat horloger de la RDA. Ils sont aujourd’hui 111 et l’entreprise désespère de trouver la main-d’œuvre qualifiée qui lui permettrait de répondre à la demande. Comme les Mercedes Heinz Pfeifer soigne volontiers l’image «teutonne» de ses produits qui se vendent comme des petits pains pour un prix pouvant atteindre 150 000 euros (175 000 dollars). «Nous fabriquons des montres allemandes, un peu trop lourdes, épaisses et massives, exactement comme les Mercedes, pas nécessairement pour qu’elles soient belles mais pour qu’elles soient fonctionnelles», explique-t-il. Le succès est au rendez-vous avec un chiffre d’affaires de plus de 10 millions d’euros (11,6 millions de dollars) en 1998, réalisé pour l’essentiel en Allemagne, Autriche, Suisse et Italie. En l’an 2000, Glashuette Original entend parachever, avec son entrée en bourse, sa conversion au capitalisme après quarante ans d’économie planifiée. Quelques dizaines de mètres plus haut, dans la Altenberger Strasse, se dressent les bâtiments immaculés de A. Lange et Soehne, horlogerie ressuscitée par Walter Lange. La vie de cet arrière petit-fils du père fondateur de la tradition horlogère de Glashuette au XIXe siècle, Ferdinand Adoph Lange, se confond avec celle, mouvementée, de l’entreprise familiale. Pendant la Seconde Guerre mondiale, A. Lange et Soehne se reconvertit comme les autres dans la fabrication de montres d’aviateurs et de chronomètres de marine. Maître horloger, Walter Lange revient du front à 21 ans, grièvement blessé, le 7 mai 1945. Le lendemain, jour de la capitulation allemande, des unités battent en retraite dans Glashuette, bientôt bombardées par des chasseurs russes qui rasent aussi l’horlogerie. Le temps de réorganiser la production et c’est la confiscation des biens par le gouvernement de la RDA en 1948. Il s’ensuit une longue parenthèse pour Walter Lange en Allemagne de l’Ouest. La chute du Mur et la réunification lui donnent l’occasion de réaliser son rêve, «fabriquer de nouveau les meilleures montres du monde», mécaniques bien sûr, à Glashuette. Épaulé techniquement et financièrement par le groupe horloger suisse LMH, le retraité de 66 ans rentre au pays en 1990 et lance quatre ans plus tard sa première ligne. Le succès est immédiat.
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