Plusieurs milliers de civils attendent de pouvoir passer de Tchétchénie en Ingouchie, désespérés par les militaires russes qui ne laissent entrer qu’au compte-gouttes ceux qui fuient la guerre et les bombardements, malgré l’ouverture de la frontière. «J’ai attendu pendant quatre jours du côté tchétchène, sans nourriture, en dormant dans un camion. Des enfants et des personnes âgées sont morts de froid et d’épuisement», a raconté Raïssa, une femme de 36 ans à l’air exténuée. Raïssa est l’une des rares privilégiées à avoir pu entrer en Ingouchie, au poste Kavkaz, où les soldats russes contrôlent avec soin ceux qui arrivent de Tchétchénie. «La situation est épouvantable du côté tchétchène de la frontière. Sur quinze kilomètres, les véhicules sont sur deux rangs. Personne n’a le droit de quitter la route, même pour aller chercher du bois et faire du feu. Les soldats russes disent que les champs ont été minés», ajoute Tamara Idiguova, 40 ans, qui vient de Grozny. La sœur de Tamara, épuisée et incapable de marcher, a franchi la frontière portée par quatre personnes. «Mardi, cinq femmes sont mortes dans la foule. Elles attendaient depuis des jours et leur cœur a lâché quand les militaires ont violemment repoussé les gens qui avançaient sur eux», affirme Tamara. Quelque 120 personnes, femmes, enfants et personnes âgées avaient été autorisées à entrer en Ingouchie mercredi. Tous soulignaient le désespoir et l’épuisement de la foule bloquée du côté tchétchène de la frontière. «Personne ne sait plus quoi faire. Nous avons été bombardés avant d’arriver à la frontière, certains sont morts étouffés par la foule quand les militaires sont intervenus, la mort est partout...», dit Mila, 42 ans. Selon elle, une partie de la foule a commencé à quitter la zone frontalière, ayant perdu tout espoir de se réfugier en Ingouchie. «Certains préfèrent mourir rapidement sous les bombardements plutôt que de périr lentement, de faim et de froid», commente-t-elle. «Bien sûr, nous préférerions les voir tous passer, mais nous avons l’ordre de ne laisser entrer qu’un petit nombre de femmes et d’enfants», confie un membre des unités spéciales de la police russe. C’est pourquoi, du côté ingouche de la frontière, il ne restait plus hier qu’environ 2 000 personnes, contre le double ces derniers jours. Nombreux sont ceux qui considèrent désormais impossible d’aller chercher un proche en Tchétchénie et revenir ensemble se mettre à l’abri en Ingouchie. Lora Kadieva n’a pas renoncé : «Mes quatre enfants et mon mari sont restés en Tchétchénie. J’étais partie en Ingouchie acheter de la nourriture, à l’époque où la frontière était ouverte normalement. Je dois rentrer là-bas», assure-t-elle. Soultan Abouïev, 34 ans, veut lui aussi à tout prix retourner en Tchétchénie pour prendre soin de son père. «En raison de mon âge, je me ferais sûrement arrêter à un barrage militaire, mais je pense pouvoir m’en tirer en versant un peu d’argent», dit-il sans toutefois y croire totalement. Une voiture qui transporte des blessés se fraie à grand-peine un chemin au milieu de la foule.
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