La Syrie continue à imposer une trêve entre loyalistes et opposants sur le front intérieur. Le duel acerbe, qui empoisonnait le climat politique en aggravant la crise socio-économique, a donc cessé depuis quelques semaines pour ne plus reprendre. Les médias relevant de la galaxie Hariri ont ainsi mis une sourdine à leurs programmes politiques. Mais le constat s’arrête là. Car aucun rapprochement n’est en vue entre les présidents Sélim Hoss et Rafic Hariri. Malgré leurs déclarations similaires sur la nécessité d’unifier les rangs pour faire face à la situation difficile que traversent la région et le pays. Et pour mieux lutter contre la récession, la patrie appartenant à tous et le redressement étant une responsabilité qui doit être partagée. Les deux présidents ont également souligné, mais chacun de son côté, qu’ils sont favorables à tout appel d’apaisement, qu’ils ont la main tendue, sont disposés à encourager le dialogue et prêts à promouvoir la solidarité nationale. Cependant, ces échanges d’aménité sont restés sans suite concrète. Le président Hariri a bien rendu visite une fois à son successeur mais c’était simplement pour des remerciements pour les condoléances reçues après la mort de son père. Par contre, l’ancien chef du gouvernement a eu plus d’un entretien prolongé et plus d’une conversation téléphonique avec le président de la République, le général Émile Lahoud, et avec le président de l’Assemblée nationale, M. Nabih Berry. À dire vrai, le président Hoss, de l’aveu de ses proches, ne considère pas la retenue observée par son prédécesseur (et rival direct sur la scène beyroutho-sunnite) comme une attitude vraiment positive. Mais comme une simple soumission aux vœux de Damas. Le président du Conseil estime, à tort ou à raison, que c’est à M. Hariri de se rapprocher de lui, de demander à le voir régulièrement s’il veut vraiment aider. Est-ce dès lors un problème de préséance, de savoir qui ferait le premier pas ? Pas vraiment. En effet, au-delà des considérations de pure forme ou de susceptibilité personnelle, la divergence d’opinion porte sur un point bien précis : l’État, le pouvoir ont-ils besoin ou non des services d’un Hariri, avec toutes les casquettes qu’il porte ? Les partisans de M. Hoss ont tendance à penser que non, ou pas tellement, et que, dans l’échange de coopération donnant donnant, c’est M. Hariri qui se retrouverait gagnant. Points de vue – Dans le camp de M. Hoss, c’est indéniable, la rancœur subsiste. Un de ses lieutenants en veut toujours «à un homme qui, dès la formation du présent Cabinet, a déchaîné contre lui les foudres des médias, des politiciens et des milieux d’affaires qu’il contrôle. Sans jamais se soucier des retombées, très pénalisantes pour le pays sur un plan socio-économique déjà en difficulté, d’une telle campagne de haine. M. Hariri a porté même le débat à l’étranger, en y multipliant les déclarations fracassantes, ce qui a certainement porté un coup sévère à l’image de marque, au crédit du Liban tout entier au-dehors. Il a poussé les instances économiques ou financières extérieures, notamment arabes et occidentales, à se méfier de ce pays, à lui refuser tout soutien, tout concours pour l’aider à sortir de l’ornière financière dans laquelle l’avait précipité sa propre gestion. Il a contribué à faire fuir les investisseurs. Ce n’est pas contre nous que M. Hariri a travaillé, mais contre l’intérêt du Liban. Et cela est difficile à oublier». Entendre à pardonner. – Du côté de M. Hariri, on répond en substance que «M. Hoss, s’il a cessé les diatribes verbales, a prouvé qu’il veut toujours la guerre en poursuivant son opération de règlement de comptes par des raids administratifs ou judiciaires contre nos positions. Le chef du gouvernement devance par ses sanctions, qui ne se fondent que sur l’appartenance politique, les enquêtes effectives. Il refuse en pratique la conciliation et use des dossiers comme d’une épée de Damoclès. S’il se soucie vraiment de l’intérêt supérieur du pays, il devrait savoir que les secousses qu’il provoque empoisonnent le climat ambiant et attisent les feux de la crise. Le contraste, concluent les haririens, est frappant avec Baabda qui s’ouvre vraiment au dialogue…». Une pierre dans le jardin du sérail. Un enjeu capital Après le changement à la tête de l’Exécutif, les élections législatives de l’an 2 000 sont appelées à déterminer les rapports de force sur la scène politique locale pour les quatre années suivantes. En termes concrets, ces élections diront si les leaderships issus de la guerre ou qui en sont la résultante resteront aussi puissants. Ce qui s’applique aussi, du reste, aux leaderships traditionnels qui, contre vents et marées, ont gardé jusque-là de l’influence. Les néo-loyalistes ne cachent pas qu’à leur avis, la prochaine Chambre devra être un instrument utile, entendre docile, aux mains du pouvoir. Et l’opposition accuse dès lors les dirigeants de préparer l’avènement d’une telle Chambre féale par le biais d’une loi électorale taillée à leur convenance. Un soupçon qui se fonde sur le fait que le gouvernement prétend, avant de rédiger son projet de nouveau code électoral, procéder à une concertation nationale impliquant tous les partis, pôles religieux ou économiques et autres composants de la société civile. Cet objectif déclaré «va mener tout droit à l’impasse, dit un haririen, car il est impossible de concilier les points de vue en présence en ce qui concerne le découpage des circonscriptions. Les dirigeants le savent parfaitement. Ils tireront profit du constat de blocage pour imposer, soi-disant au titre de l’arbitrage, la configuration qui leur permettra de disposer au Parlement d’une forte majorité. Et de plus, la prétendue recherche de consensus aura permis au gouvernement de perdre tellement de temps qu’une fois la loi promulguée, la marge pour contracter des alliances et mener campagne serait réduite à sa plus simple expression. En d’autres termes, on veut nous interdire de bien nous préparer pour pouvoir mieux parachuter partout les chouchous du nouveau système». Un ancien ministre, plutôt neutre, estime de son côté qu’en bonne logique, «les prochaines élections devraient beaucoup réduire le volume national du président Rafic Hariri, que le président Sélim Hoss, du seul fait de sa présence aux commandes, peut déboulonner à Beyrouth. Et il n’est pas certain que le président Nabih Berry conserve le contrôle électoral du Sud». Affaire à suivre.
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