Ils sont moins de 200, accrochés au symbole de la grandeur passée de la culture serbe comme à un dernier espoir. Vieillards exsangues et femmes aux yeux vides se terrent dans l’enceinte de l’ancien patriarcat de Pec (ouest du Kosovo). Ce sont les derniers Serbes de la ville. Après le retrait des forces yougoslaves, certains avaient fui au Monténégro voisin, avant d’être encouragés à revenir, notamment par leur patriarche, Pavle, qui avait annoncé son retour au Kosovo le 18 juin dernier. Mais Pavle est à Belgrade et ses fidèles n’ont plus leur place dans une ville et une région essentiellement albanaise. À trois kilomètres du centre de Pec, ville calcinée et détruite, ils se sont réfugiés auprès des trois nobles coupoles nichées à l’entrée du défilé de Rugovo, au bord de la rivière Pecka Bistrica. «Toute l’âme et l’histoire des Serbes» est ici, explique Jovan Culibrk, l’un des prêtres du complexe de quatre églises et d’un monastère datant du XIVe siècle, apogée du royaume serbe médiéval. «Nous pensions que nous serions en sécurité ici, dit Mila, vieille paysanne serbe au fichu noir, mais nous allons devoir de nouveau partir». Dans les jardins paisibles, près de la roseraie et des fontaines, les réfugiés serbes sont affalés sur des bagages faits à la hâte. Ils étaient plus de 1 000 il y a deux jours, mais la peur a fait fuir la plupart d’entre eux en un long convoi vers le Monténégro, distant de 20 kilomètres. «Nous savons que les bandits de l’UCK (Armée de libération du Kosovo) vont nous attaquer», dit Drago Markovic en jetant un regard apeuré sur les montagnes environnantes. «Ne lui parle pas», interrompt une vieille femme en désignant la journaliste, «c’est une espionne albanaise». Terreur et paranoïa règnent parmi les réfugiés serbes qui se remémorent sans cesse l’incendie criminel qui avait détruit le monastère en mars 1981. «Les soldats italiens de la Kfor ne nous protègent pas», dénonce le père Jovan. «Un tank et quatre soldats pour un tel endroit c’est ridicule», dit-il. Les Italiens entrent parfois armés dans le sanctuaire, suscitant des murmures de désapprobation. Si l’Église orthodoxe serbe fut longtemps l’un des soutiens les plus actifs du président yougoslave Slobodan Milosevic, à Pec, ce dernier est désormais désigné comme le principal responsable – avec l’Otan – de cette nouvelle «défaite serbe». «L’Otan et Milosevic entretiennent une vieille histoire d’amour et de haine dont ces gens sont les victimes», estime le père Jovan. «Mon mari a été enlevé il y a huit jours dans le centre de Pec, je suis venue me réfugier sous la protection de la Vierge», dit Tanya, ancien professeur du lycée de Pec. D’autres racontent avoir été expulsés de villages avoisinants par des militants de l’UCK. «Ils m’ont presque étranglée», s’écrie une vieille femme. Dans la région, seul le village de Gorazdevac demeure serbe, selon eux. Sur la route menant du secteur français de la Kfor à Pec, l’on peut constater de nombreux pillages de villages serbes et l’omniprésence de l’UCK, qui contrôle notamment les voitures. Une trentaine de nonnes et de moines sont encore présents à Pec, dans ce haut lieu du patrimoine serbe, patriarcat de 1557 à 1756. «Ceci est ma vie depuis 34 ans», dit sœur Anastasia, en montrant les églises de la Vierge Hodighitria, des Saints-Apôtres, de St-Démétrios et de St-Nicolas. Le père Jovan n’a pas non plus l’intention d’abandonner le sanctuaire. Demain, si les réfugiés partent, il continuera à veiller sur les fresques des rois serbes du XIVe, à embrasser les icônes et les reliques saintes et à s’incliner trois fois devant le trône de la Vierge. «Nous n’avons pas besoin de la protection de la Kfor, nous avons celle de Dieu», dit-il avec un sourire serein. «Mais que ferons-nous sans notre peuple ?»
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Ils sont moins de 200, accrochés au symbole de la grandeur passée de la culture serbe comme à un dernier espoir. Vieillards exsangues et femmes aux yeux vides se terrent dans l’enceinte de l’ancien patriarcat de Pec (ouest du Kosovo). Ce sont les derniers Serbes de la ville. Après le retrait des forces yougoslaves, certains avaient fui au Monténégro voisin, avant d’être encouragés à revenir, notamment par leur patriarche, Pavle, qui avait annoncé son retour au Kosovo le 18 juin dernier. Mais Pavle est à Belgrade et ses fidèles n’ont plus leur place dans une ville et une région essentiellement albanaise. À trois kilomètres du centre de Pec, ville calcinée et détruite, ils se sont réfugiés auprès des trois nobles coupoles nichées à l’entrée du défilé de Rugovo, au bord de la rivière Pecka Bistrica....