Les prisons du Kosovo, où tant d’hommes étaient détenus pendant les bombardements de l’Otan, sont vides : des centaines de prisonniers ont disparu, transférés vers d’autres régions de Serbie juste avant l’arrivée de la force multinationale de paix (Kfor). Près de 300 personnes étaient détenues à la prison de Prizren (sud du Kosovo). Le bâtiment est désert aujourd’hui. Pourtant, seule une quinzaine de prisonniers a été libérée, grâce à l’intervention de la Kfor. Informées par un gardien de la prison (un torbasa, musulman parlant serbe), les troupes allemandes, à peine entrées dans Prizren, ont intercepté un camion le 13 juin. «Nous étions treize. Cachés au fond du camion derrière une pile de documents et de matériel», raconte Haki Qunaj, 63 ans, le visage émacié, le crâne rasé. «Ils nous avaient ordonné de ne pas dire un mot. Puis le camion s’est arrêté, nous avons entendu parler allemand». Quatre jours plus tôt, le 9 juin, 94 prisonniers avaient été emmenés, témoigne Naïm, le chauffeur de bus qui les avait transportés jusqu’en Serbie. «Le gardien Nesko (un Serbe) et Naïm (le chauffeur albanais) nous avaient prévenus : des prisonniers allaient être emmenés. J’ai couru à la prison. Ils sont passés, menottés, tête baissée. J’ai vu mon frère Shenal monter dans le bus plein à craquer», se souvient Hamze Lubicava. «Ils ont tous été conduits par Naïm à Prokuplje», non loin de la frontière avec le Kosovo, ajoute-t-il. Shenal avait été arrêté dans sa maison à Prizren, le 27 avril. Le gardien serbe de la prison a maintenant fui en Serbie. Naïm, lui, travaille toujours à la station de bus. Xhemil Janzi (43 ans), arrêté le 4 avril, a été transféré le même jour, raconte son oncle Mestam. «On l’a arrêté car il était installateur d’antennes paraboliques. Les Serbes l’accusaient de guider les frappes de l’Otan». Une fois, sa famille a pu le voir : «Une minute, en présence de policiers serbes. Il était menotté et avait été battu». «Les transferts ont commencé le 30 avril. 140 prisonniers ont alors été emmenés. Puis il y a eu des départs réguliers», relève l’ex-prisonnier Haki Qunaj. «Le convoi sauvé par la Kfor était le dernier». Après le début des bombardements de l’Otan, des gens étaient arrêtés tous les jours, chez eux, dans la rue, dans les files d’attente devant les boulangeries, racontent les Albanais restés au Kosovo. Dans les prisons, ils étaient interrogés brutalement sur les activités des leaders de l’Armée de libération du Kosovo (UCK), frappés pendant plusieurs jours, «plus encore pour ceux qui parlaient mal le serbe ou qui venaient des villages», ajoute M. Qunaj. Les mêmes arrestations avaient lieu dans tout le Kosovo. Or, toutes les prisons sont vides aujourd’hui. À Prizren, le bâtiment a été bouclé par des soldats allemands : «Tout est miné à l’intérieur. Les équipes de démineurs sont à l’œuvre». Ils étaient une trentaine de manifestants devant la base de la Kfor à demander l’aide des troupes allemandes, du Tribunal pénal international (TPI) et du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). «Nous avons vu à la télévision le reportage sur le centre de torture de prisonniers découvert près de Pristina. Ce doit être pire pour eux maintenant en Serbie», relève le père d’Ekrem Muriqi, arrêté le 12 avril. «Peut-être que mon fils était à l’UCK, je ne sais pas», dit-il, craignant le pire. Retrouver leurs traces peut s’avérer difficile. De nombreux documents ont été emportés. Et au Parquet de Prizren, «toutes les archives judiciaires ont été brûlées avant le départ des Serbes», relève le gardien du tribunal.
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