Chez les Serbes comme chez les Albanophones, un même refrain : «Ici, il n’y a pas de problème entre nous». Venu s’informer de la situation dans le village de Rabovce, à 25 km au sud de Pristina, le sous-lieutenant Hall repart plutôt confiant. A Lipjiane, à sept km de là, Serbes et Kosovars albanais se sont déchirés, et la ville en porte les stigmates : le long de la rue qui longe la voie ferrée, ce n’est qu’un alignement de boutiques saccagées. Au bout d’une mauvaise piste en terre battue, Rabovce offre l’exemple d’une cohabitation presque harmonieuse, mais néanmoins précaire, entre deux communautés, 60 foyers albanophones et 50 serbes. Le 1er bataillon du Royal Irish Regiment a entrepris des patrouilles quotidiennes – deux blindés légers Saxon et une douzaine d’hommes – dans tous les villages environnants. Accroupi à l’entrée d’une ferme, le sous-lieutenant Hall, 25 ans environ, veut simplement poser «quelques questions», un interprète recruté par l’armée britannique à ses côtés. En l’absence du chef du village, c’est Bajram, un jeune Albanais de 27 ans, qui répond. «C’est une population mixte, ici. Quelles sont vos relations avec les Serbes ?», demande le sous-officier. «Nous n’avons pas de problèmes en ce moment», répond Bajram. «Les paramilitaires sont venus il y a trois mois et, depuis, on ne dort pas beaucoup. Mais ils ne sont pas revenus, les Serbes du village ne veulent pas d’eux ici», ajoute-t-il. «Les relations sont bonnes», surenchérit Arian, 21 ans, qui a fui les exactions serbes à Lipjiane et trouvé refuge ici. «Pensez-vous qu’il puisse y avoir des champs de mines tout près ? Y a-t-il des charniers ? Êtes-vous sûrs que des miliciens serbes ne sont pas en train d’opérer tout près ?», interroge le gradé. «Non», répond Bajram, catégorique. Autour de lui, un groupe de Kosovars albanais opinent. «Avez-vous des armes ?», demande le sous-lieutenant Hall, égrenant une liste de questions inscrites sur un carnet. «Seulement, des armes personnelles, à la maison», répondent les villageois. «On ne voit pas l’UCK ici», reprend Bajram. «S’il y a des problèmes, faites-le nous savoir, nous allons patrouiller tous les jours par ici», déclare le sous-officier, avant de se faire expliquer, carte d’état-major déployée devant lui, le chemin pour gagner le village voisin. «Si nous trouvons quelque chose, nous vous le dirons», réplique son interlocuteur. Est-ce trop beau pour être vrai, un moyen pour détourner l’attention des militaires britanniques des activités illicites de la communauté albanophone ? «Dans d’autres villages proches, l’UCK descend régulièrement des montagnes», explique le sous-lieutenant Hall. La réponse vient côté serbe, plus nuancée cependant. «Jusqu’à présent, on allait même l’un chez l’autre, avec les Albanais», raconte Goran Petkovic, 19 ans, sans pouvoir expliquer pourquoi Rabovce a résisté à la vague d’intolérance. Peut-être à cause de sa relative richesse : la terre est bonne ici, les fermes vastes, on cultive à la fois du blé, des légumes et des fruits. Bientôt entouré de ses camarades serbes mais aussi albanais, Goran ne masque pas, pourtant, ses appréhensions. «Cinq familles serbes ont quitté Rabovce dans les deux, trois derniers jours, des terroristes (maquisards de l’UCK, Armée de libération du Kosovo, ndlr) ont fait irruption dans des villages voisins, des réfugiés kosovars sont arrivés ici».
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