Le loup est revenu en Suisse et il a un problème: il aime le mouton. La rumeur avait commencé à se répandre l’hiver 1995 dans les montagnes du Val Ferret, aux confins de la France et de l’Italie. Plusieurs dizaines de moutons avaient péri sous les crocs d’une mystérieuse bête que les éleveurs affirmaient être un loup. Une battue fut organisée, un animal touché. Aucun cadavre ne fut retrouvé mais pour les écologistes le doute n’était guère permis. Ce qu’ils prévoyaient s’était produit: le loup avait franchi la frontière alpine et fait son retour naturel en Suisse, plus d’un demi-siècle après que le dernier spécimen y eut été abattu en 1947. La certitude définitive vint deux ans plus tard, début décembre 1998, avec la découverte d’un loup, mort d’un coup de fusil, authentifié par l’université de Berne, dans une autre vallée du Valais, canton du sud de la Suisse. On est encore loin des meutes sauvages terrorisant des populations enfermées dans leurs chalets sous la neige. «Les habitants du Valais ne doivent pas avoir peur de se promener dans la forêt», rassure Philippe Roch, directeur de l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et de la protection du paysage (OFEFP). Mais la réapparition du prédateur mythique a immédiatement provoqué des réactions passionnées chez les écologistes et les éleveurs de moutons. Tandis que le Fonds mondial pour la nature (WWF) a appelé à organiser une cohabitation pacifique entre l’homme et l’animal, certains rudes montagnards se disent tentés de sortir leur fusil, même si le loup est une espèce protégée en Suisse. Le conflit a enflé alors que les méfaits du loup s’accroissaient. En deux mois, entre novembre et décembre derniers, un mâle solitaire, parfois surnommé «la bête du Simplon», tuait une trentaine de moutons sur les pentes sauvages du col menant vers l’Italie. Rencontre avec un chasse-neige L’animal fit une rencontre fatale avec un chasse-neige, une nuit de la semaine dernière. Mais les spécialistes sont certains que d’autres loups gagneront la Suisse, comme ils ont déjà franchi la frontière française en provenance d’Italie. L’espèce a été réintroduite en 1972 en Italie et il y aurait quelque 450 bêtes aujourd’hui. Les autorités fédérales sont intervenues dans la bataille avec un plan de gestion. «Nous ne voulons pas transformer la Suisse en un zoo pour carnivores mais nous voulons vivre avec le loup», a expliqué M. Roch de l’OFEFP. Le responsable a proposé trois types de mesures: indemnisations rapides et simplifiées pour les éleveurs de moutons, prévention accrue avec le recours à des chiens pour garder les troupeaux et, enfin, abattage par les autorités des loups qui tueraient trop de moutons. «Nous donnerons à ce prédateur protégé l’espace vital nécessaire et gérerons sa présence de sorte que les dégâts causés aux animaux domestiques gardent des proportions acceptables», promet M. Roch. Le projet de l’État n’a convaincu qu’à moitié les éleveurs. D’abord parce que, pour être indemnisés, ils devront apporter la preuve qu’un loup est bien responsable de la mort de leurs moutons. Ensuite, parce qu’il est difficile de faire surveiller des petits troupeaux très dispersés dans les alpages. Enfin, parce qu’il s’agit d’un conflit de culture. Le mouton se vend, donne de la laine, se mange et entretient le paysage. À quoi sert le loup ? demandent les montagnards. C’est un luxe et un risque inutiles, disent-ils. Plaidant une cohabitation entre civilisation industrielle et nature sauvage, les autorités cherchent à dédramatiser. «En Suisse, 20 à 30 personnes meurent chaque année des suites de piqûres d’abeilles. Personne jusqu’ici n’a réclamé la suppression des abeilles», note Narcisse Seppey, chef du service de la chasse du Valais.
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