L’Irak a toujours été un pays propice pour les commerçants et les industriels libanais. Si depuis les vingt-cinq dernières années, les relations entre les deux pays ont connu des hauts et des bas, si le Liban a été habilement écarté du marché irakien et même si l’Irak d’aujourd’hui souffre de beaucoup de maux, l’heure est à la reconquête par les hommes d’affaires libanais, d’un marché qui a longtemps représenté pas moins du quart des exportations de notre pays. Afin de faire le point et envisager les perspectives économiques de ce marché très marqué par le secteur public, MM. Chawki Fakhoury, ministre de l’Agriculture et Jacques Sarraf, président de l’«Association des industriels libanais», ont accordé un entretien à «L’Orient-Le Jour», dès leur retour de Bagdad. Voyage fructueux pour cette délégation économique libanaise composée de plus d’une vingtaine d’hommes d’affaires et conduite par le ministre Fakhoury, accompagné par le président de l’«AIL». En effet, cette visite, la dernière en date depuis la relance des relations bilatérales en avril 97, a permis au Liban de remplir un carnet de commande pour environ 50 millions de dollars. Toutefois, le ministre de l’Agriculture reste perplexe «les contrats que nous ramenons sont importants pour l’économie libanaise, mais il aurait fallu reprendre les négociations bien avant avec l’Irak. Ce pays a bénéficié d’un accord avec les Nations Unies, sur le troc des produits nécessaires contre du pétrole. L’enveloppe négociée a été portée à 5,2 milliards de dollars répartie en cinq phases de six mois. Malheureusement, nous avons été politiquement et économiquement évincés des négociations et les quelque cinquante millions de dollars qui pourraient être renouvelés lors de la cinquième phase du plan sont, somme toute, peu de choses par rapport à l’enveloppe totale, au regard des relations commerciales importantes que nous avons toujours entretenues avec Bagdad. Tous nos efforts n’ont en fait permis que de capter çà et là des parts marginales de marché», déplore le ministre. «Mais peu importe, maintenant les relations sont rénovées et il n’y a aucune raison pour que, avec le temps, le Liban ne reprenne pas la place qui était la sienne autrefois en Irak», a conclu M. Fahkoury. En fait, en dehors des négociations qui ont porté sur l’échange de marchandises, des protocoles ont été aussi conclus au niveau de la coopération technique, notamment en matière agricole, servant la voie à la possibilité de réactiver en Irak, la loi sur les investissements étrangers, pour l’instant gelée, mais qui pourrait être remise au goût du jour, à la faveur de la présence des hommes d’affaires libanais. Ceux-ci sont, d’ailleurs, nombreux à vouloir investir dans ce pays. Pas moins de 75 entrepreneurs libanais, commerçants et industriels confondus, sont sur les rangs des échanges avec ce grand pays de 20 millions d’âmes. Au plan agricole, le Liban livrera donc, entre autres, pommes de terre, pommes, huile d’olive et cerises, alors que l’Irak fournira une nouvelle race de moutons particulièrement intéressante pour les éleveurs libanais, des graines de toutes sortes et du lin. L’essentiel des échanges se fera, toutefois, au plan alimentaire. L’Irak, dans ce domaine, manque de tout et l’industrie agroalimentaire libanaise peut offrir une production d’un rapport qualité / prix susceptible d’intéresser les Irakiens. Des investissements libanais dans ce sens sont déjà envisagés, mais devront attendre un allégement de la législation protectionniste irakienne. Toutes ces marchandises seront acheminées en Irak à travers le poste frontière syrien d’al-Walid. Du côté irakien, les autorités sont très ouvertes à la reprise des relations commerciales et économiques avec le Liban, qualifié de «pays frère». Le marché irakien est prometteur et la compétition sera âpre, spécialement entre les pays qui ont officiellement soutenu l’Irak, tels la France, la Chine ou la Russie. C’est face à ces nations en place en Irak, que le Liban doit lutter, parfois à armes inégales. Si ce premier groupe de contrats passé avec l’Irak est encourageant, il n’est pas pour autant au niveau des échanges d’autrefois entre les deux pays. Interrogé par «L’Orient-Le Jour», M. Jacques Sarraf se souvient du milieu des années 70 où le port de Beyrouth était le «port de l’Irak». «En 1974, les exportations vers l’Irak étaient essentiellement composées du transit des marchandises importées par l’Irak, via le Liban; les camions de marchandises étaient alors de véritables «taxis» de ce transit», souligne le patron des industriels. Le volume des exportations libanaises vers ce pays a représenté jusque 25% du volume total. Selon certains experts, le montant de ce transfert de marchandises représentait environ 40 à 60 millions de dollars de l’époque; ce qui équivaudrait aujourd’hui, à volume égal, quelque 600 millions de dollars. Puis la guerre du Liban engloba le port de Beyrouth; un port en flammes où les principales victimes économiques furent les Irakiens... Dès lors, d’autres ports de la région ont pris le relais, tel celui d’Akaba (Jordanie); avec ces événements, ce sont évanouis les flux de produits de luxe acheminés via le Liban. Durant les années 80-88, la guerre, cette fois entre l’Irak et l’Iran, a considérablement dévalué le marché irakien, autrefois attaché au luxe; la demande, en produits nettement plus populaires et de consommation courante, a pris le dessus et avec cette nouvelle vague de commerce, les industriels libanais ont alors pu jouir d’un marché différent de celui d’avant guerre, mais tout aussi prospère. Là encore, quelque 20% du volume d’exportation du Liban étaient dirigés vers l’Irak. Avec la guerre du Koweït, et pendant le début des années 90, les ventes vers l’Irak se sont poursuivies, mais à travers la Jordanie et ne représentaient plus que 3% des exportations libanaises. L’incident diplomatique de 1994 a stoppé les relations entre les deux pays et c’est au terme de plusieurs mois de négociations, entamées en 1996, que les échanges commerciaux ont pu être à nouveau envisagés. Les chiffres de l’accord Dans le cadre de l’embargo économique contre l’Irak, un accord a été trouvé afin que ce pays souffre un peu moins du manque des produits de première nécessité, notamment sur le plan purement alimentaire. Une enveloppe de troc a été définie à hauteur de 5,2 milliards de dollars répartie en plusieurs tranches. Toutefois, il faut noter que sur ce montant, trente pour cent sont alloués à la réparation des dommages de guerre que doit assumer l’Irak et cinq pour cent sont prélevés pour les frais de gestion des Nations Unies. Tous les six mois, des sous-enveloppes sont établies et distribuées entre les principaux pays qui soutiennent l’Irak, en tête desquels, la France, la Russie et la Chine. Cinquante pour cent de ces sommes sont ensuite réparties entre les pays arabes. Soit 1,7 milliard de dollars seulement, le plafond pour le Liban, étant de 50 millions de dollars, en comparaison avec les 600 millions que pourrait constituer le montant des échanges potentiels entre les deux pays. Lors de la phase I, le Liban était absent de la table des «festins». Par la suite, les marchés alloués à l’arraché furent équivalent à 3 millions de dollars et il a fallu attendre les négociations de ces derniers jours pour atteindre l’objectif de 50 millions. Sur cette part, 20 millions reviennent à l’alimentation et les produits d’entretien, sur les 16 points que comprend l’accord général. La part de médicaments livrée à l’Irak par les industriels libanais n’est que de 3 millions de dollars; dans ce domaine, la compétition internationale est particulièrement active; pour une liste de 200 médicaments, plus de 1350 propositions ont été enregistrées. L’équipement agricole et agroalimentaire tient aussi une place très importante dans le protocole passé et une délégation irakienne viendra prochainement au Liban afin de peaufiner les accords sur le matériel en question. Enfin, le secteur public étant la clé de voûte de l’économie actuelle en Irak, les efforts de coopération entre les secteurs privé et public libanais se sont accélérés. La délégation libanaise a rencontré en deux jours pas moins de sept ministres et le vice- président du gouvernement. M. Fouad Siniora, ministre d’Etat chargé des finances, devrait se rendre prochainement en Irak, afin de soutenir les premières démarches. Enfin, une foire des produits libanais se tiendra en octobre prochain à Bagdad et le Liban sera présent à l’exposition internationale de la même ville, fin 98.
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