La Fondation Cartier pour l’art contemporain présente au Centre Démerdjian (Antélias), dans le cadre du mois de la photographie, les «regards croisés sur l’Afrique» de Raymond Depardon et Seydou Keita. Vingt-cinq clichés signés Raymond Depardon; une quarantaine de Seydou Keita. Le Tchad vu par l’objectif de Depardon, célèbre photographe-reporter qui a sillonné le globe l’appareil en bandoulière, se fond dans une douce lumière où paysages et personnages se partagent la vedette. L’œil de Keita, lui, restitue à travers des portraits stylisés le reflet d’une Afrique aux contrastes forts. Double face d’un continent qu’on associe trop souvent à des images de guerre, mais qui dévoile là une oasis calme à l’image de ces figures à peau lisse... Les clichés du photographe malien Seydou Keita sculptent un portrait aussi bien social qu’esthétique de l’Afrique. Son «noir et blanc» éclate paradoxalement de mille couleurs. Les jeux de lumière mettent en valeur la texture de la peau, la morphologie des visages, le blanc de l’œil... La géométrie des imprimés des tissus de fond joue les contrastes avec les ramagés des vêtements. Boubous, coiffes et ceintures sont rehaussés par des bijoux, morceaux de bois ou d’ivoire superbement gravés. Les clichés de Keita, tels des peintures, mettent en scène une Afrique à la beauté sophistiquée. Né en 1921 à Bamako, il prend sa première photo en 1935, avec un Kodak Brownie Flash, qu’un oncle avait rapporté du Sénégal. «J’ai senti sincèrement que je pouvais être photographe. Depuis lors, c’est un métier que j’essaye de faire le mieux possible...» dit-il dans une interview publiée par la Fondation Cartier. En 1948, il installe son studio à la «Nouvelle Bamako», quartier animé de la capitale malienne et connaît son heure de gloire dans les années 50 et 60. Ses photographies révèlent l’être humain. Considéré par les photographes africains comme le maître du portrait, Seydou Keita a toujours travaillé avec une grande économie de moyens: noir et blanc, lumière naturelle, mêmes fonds et accessoires. La palmeraie de Modra Raymond Depardon pose pour sa part un regard très différent sur le continent noir. La palmeraie de Modra, dans le désert tchadien, se révèle à travers son objectif. Les clichés présentent aussi bien des paysages rocheux ou sahariens qu’une végétation luxuriante. Les traditionnelles cases en bambou offrent une belle uniformité architecturale. Depardon s’attaque plus à des personnages qu’il replace dans un environnement, qu’à des gros plans de figures. Ses images sont baignées d’une douce lumière, mélange de gris et de beige. Pas de contrastes, plutôt la recherche d’une uniformité, comme pour permettre à l’œil de tout capter, de tout percevoir... La palmeraie de Modra est une véritable forteresse naturelle: difficile d’accès, elle se niche au pied d’un volcan. Raymond Depardon a découvert ce coin de paradis dans les années soixante-dix, à l’occasion d’un de ses nombreux reportages dans la région. «Je me suis retrouvé, après une longue marche en chameau, dans une petite palmeraie de montagne qui s’appelle Modra» raconte-t-il dans une interview. «C’est là que j’ai retrouvé Françoise Claustre. Je me souviens qu’il y avait de beaux palmiers, un ciel bleu. Mais pour elle il y avait cette terrible épée de Damoclès, cette loi de l’otage qui veut que l’on ne sache pas quel sera le lendemain. Les combattants du Frolinat avaient posé un ultimatum pour la tuer, qui a été levé à la dernière minute». Vingt ans après, Depardon retourne au Tchad, «comme un assassin qui retourne sur les lieux de son crime» dit-il, dans un rire. «Pourquoi revenir au Tchad? Il y a peut-être une part de déception, on se dit qu’on n’a pas épuisé le sujet. Il y a aussi la peur qu’on a ressentie et qu’on cherche, en revenant, à exorciser». Après avoir pris des photos de reportage dans des circonstances de guerre et de violence, Depardon a eu envie de faire des clichés montrant un autre aspect du Tchad. «Photographier le pays, les gens... autre chose que les combattants». D’autres endroits, dont le Liban, lui donnent envie de revenir. Malgré un emploi du temps surchargé, il n’a pas manqué d’être à Beyrouth pour cette exposition. A 55 ans, Raymond Depardon semble avoir gardé intacte sa curiosité, sa capacité à découvrir ce qui l’entoure et à le fixer sur pellicule. Le teint basané, les yeux bleu clair, la forte corpulence du cinéaste-photographe français respirent une indulgente impassibilité. Son approche de la photo est le reflet d’un mode de vie dont le maître mot semble être le respect de l’autre... L’étape libanaise Pour Raymond Depardon, le Liban est synonyme de périodes fortes dans sa vie. «J’ai dit au revoir au photo-journalisme à Beyrouth» dit-il. «J’ai fait plusieurs reportages sur le Liban, en 1964, en 1965 et au début des années soixante-dix» se souvient-il. «Puis pendant la guerre, j’ai également «couvert» souvent le Liban. En 1978, j’ai été envoyé par le Stern allemand. La guerre du Liban était à un tournant, et on m’avait demandé de faire plusieurs reportages sur toutes les communautés en conflit. Tout le monde était en armes, tout le monde était dans une sorte de douleur, et moi j’ai pu prendre mes photos parce que j’étais extérieur à cette guerre. Mais là je me suis demandé «qu’est-ce que ça veut dire tout cela?» Ses photos ont été publiées, mais sa vision des choses commençait à changer. «Un an plus tard, fuyant Paris et une rupture amoureuse difficile à surmonter, je suis retourné à Beyrouth. C’est à ce moment-là que j’ai pris mes plus belles photos. Je savais où j’allais, ce que je faisais. Au bout de quinze jours, commençant à m’ennuyer, je suis parti pour l’Afghanistan où s’annonçait un début de guerre...» Rentré à Paris, il publie «Voyages», un ouvrage où il raconte son expérience de photographe. «J’y parlais comme un photographe, plutôt que comme un journaliste. J’ai voulu avec ce petit livre parler de l’être humain qui se cache derrière l’appareil à photographier. On l’a trop souvent rattaché injustement au journaliste. Le photographe n’est pas seulement journaliste, il en est même le contraire». Se félicitant de la place importante qu’occupe désormais la télévision, il estime «qu’il faut laisser à la télévision le soin d’informer. La photo retrouve ainsi sa fonction, plus modeste, mais plus artistique. Elle est subjective, elle peut contribuer à rappeler à notre conscience ou à notre lâcheté la présence de certaines choses pas très belles à voir dans le monde. Peut-être montrer aussi que les choses ne sont pas blanches ou noires, elles sont plus nuancées». Voir ses photos confrontées à celles de Keita, «cela représentait un défi énorme» dit-il. «Lui est chez lui, dans son quartier, dans son milieu. Il fait de la photo au sens le plus noble du terme. Alors que moi je suis le voyageur qui passe. Je ne suis pas africain, je ne parle pas la langue, j’ai simplement été mêlé à un moment à leur histoire. Et j’ai découvert qu’au-delà de la première image, ce sont des gens biens». Et il remarque attristé, «on parle trop peu souvent d’eux en ces termes-là...» Qu’est-ce que la photo pour Depardon? «C’est une façon de rester curieux, d’être ouvert sur le monde» dit-il. «Elle me permet de sortir de moi-même, mais de parler également de moi, de mon rapport au monde». Photographe et cinéaste de renom, il a notamment signé de nombreux documentaires: «Les années déclic», «Une femme en Afrique», «Urgences» et quelques fictions dont «La captive du désert». Raymond Depardon dit ne pas mélanger photo et cinéma. «C’est délimité chez moi. Le cinéma est basé sur le son, l’écoute. Alors que la photo est plus intérieure, plus personnelle. C’est de plus un travail très solitaire contrairement au cinéma». Travaillant à un film sur le monde rural français et à un projet sur le désert de Mauritanie, il n’arrête cependant pas de faire de la photo. «C’est une schizophrénie que j’arrive à mener plus ou moins bien» affirme-t-il. L’ambition est un sentiment qui semble lui être étranger. Son souci, c’est d’encourager les jeunes photographes «qui doutent, qui sont découragés, qui pensent que leur regard n’a pas d’intérêt mais qui sont habités par une passion. J’ai envie de leur dire faites de la photo, votre regard aura forcément l’intérêt que vous porterez à ce que vous photographiez...». Et la photo, tout amateur le sait, apporte ensuite à ce même regard une étrange émotion…
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats La Fondation Cartier pour l’art contemporain présente au Centre Démerdjian (Antélias), dans le cadre du mois de la photographie, les «regards croisés sur l’Afrique» de Raymond Depardon et Seydou Keita. Vingt-cinq clichés signés Raymond Depardon; une quarantaine de Seydou Keita. Le Tchad vu par l’objectif de Depardon, célèbre photographe-reporter qui a sillonné le globe l’appareil en bandoulière, se fond dans une douce lumière où paysages et personnages se partagent la vedette. L’œil de Keita, lui, restitue à travers des portraits stylisés le reflet d’une Afrique aux contrastes forts. Double face d’un continent qu’on associe trop souvent à des images de guerre, mais qui dévoile là une oasis calme à l’image de ces figures à peau lisse... Les clichés du photographe malien Seydou Keita sculptent un...