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Actualités - Interviews

Culture Interview L'acteur Malien, Sotigui Kouyaté, un griot (photos)

Quand Sotigui Kouyaté déboule dans un hall d’hôtel, il ne passe pas inaperçu. Sotigui Kouyaté, acteur malien, est à Beyrouth pour trois jours. Il joue dans le dernier film de Randa Chahal Sabbagh, «Les autres», une coproduction franco-suisse dans laquelle la cinéaste libanaise aborde le thème de la guerre. Du chapeau qui surplombe sa haute stature voûtée s’échappent quelques mèches de cheveux cotonneuses; la canne qu’il tient comme on porte un élément de décor est aussi filiforme que sa silhouette; dès l’abord, il dévisage l’interlocuteur semblant chercher, avant même de vous parler, à vous deviner, à vous percevoir. Sotigui Kouyaté se prête un moment à des essayages avec Soraya Bagdadi, qui s’occupe des costumes du film... Le langage de Sotigui Kouyaté, 62 ans, est très imagé. A l’instar de l’art africain, il semble parfois naïf, il est en tout cas spontané. D’emblée, il affirme que «la vie est un perpétuel voyage, de l’inconnu au connu». Et il enchaîne en s’inspirant d’une sagesse africaine, «et universelle, qui raconte qu’un jour les sages se sont réunis pour décider quelle était la pire des choses qui pouvait arriver dans la vie d’un être humain. Après concertation, ils ont déduit que c’était certainement la maladie. Après réflexion, ils ont plutôt opté pour la mort. Puis... ils ont réfléchi de manière plus approfondie et ont conclu que c’était l’ignorance. Ah ça, ils étaient parfaitement d’accord. Il restait à savoir comment déterminer quel homme était le plus ignorant. Ils en sont arrivés à cette déduction: c’est la personne qui ne connaît que ce qu’elle a chez elle, qui n’est pas curieuse de ce qu’il y a hors de ses murs. Cette sagesse africaine poursuit: celui qui sait qu’il ne sait pas saura». Et le comédien de conclure: «il me plaît de dire que la seule chose que je sais c’est que je ne sais rien». Ainsi la curiosité reste cette porte ouverte sur toutes les possibilités. Aussi sincère soit-il, Sotigui Kouyaté donne l’impression de jouer un rôle... de vieux sage. La curiosité, «non pas celle du travail, puisqu’il est le même depuis 35 ans que je fais du théâtre, mais celle des êtres que je rencontre», c’est en partie elle qui l’a poussé à accepter de participer à un film sur le Liban avec des Libanais. «Ce n’est pas un hasard que je sois là. Malgré mon emploi du temps très chargé (bouclé jusqu’en janvier 1999), je n’aurais pour rien raté l’occasion de «rencontrer» votre pays» s’exclame-t-il. C’est qu’entre le Liban et Sotigui Kouyaté, l’histoire remonte à bien avant sa propre naissance, comme il le raconte lui-même. «Je suis Guinéen d’origine, Malien de naissance, Burkinabais par adoption. Mon père a émigré en ex-Haute-Volta, actuel Burkina Faso sous l’influence d’un Libanais, Nader Attyé, chez qui il travaillait. De professionnelle, leur relation s’est transformée en amitié. Mon père a été le témoin d’Attyé tenu le rôle de père de Nader Atié quand celui-ci a épousé une Africaine». Et il constate que «tous mes amis arabes à Paris sont des Libanais. C’est quelque chose qui se fait tout naturellement. Il en va de même pour ma présence ici». Ce qui a plu à Sotigui Kouyaté dans le film de Randa Chahal Sabbagh, «c’est la manière de traiter le sujet de la guerre, en laissant percevoir les dessus et les dessous du conflit. C’est une façon de traiter qui peut donner une information, amener à une meilleure compréhension». Quant à son rôle, «je suis un Soudanais de passage qui fréquente une famille libanaise». Griot, comédien, conteur... Sur sa carte de visite, on peut lire «griot, comédien conteur». «L’Occident a une grande méconnaissance du griot» affirme-t-il. «Il n’y en a que dans les cinq pays qui formaient l’empire malinké: le Mali actuel, la Guinée, le Sénégal, le Burkina Faso et le Niger. Le griot est une appellation française empruntée au portugais. Dans notre langue il s’appelle Djelli. Il forme un corps de métier, à l’instar des forgerons, des tisserands, des cordonniers... Le griot est le maître de la parole. Il avait la lourde responsabilité de transmettre l’histoire de génération en génération. Il était la mémoire du peuple. Mais il n’est pas que cela» explique Kouyaté. «Il a un rôle de médiateur, de messager de la paix. Ainsi, un griot était toujours en tête des armées», car on gardait l’espoir, jusqu’à la dernière minute, de pouvoir réconcilier les belligérants. «C’est lui aussi qui fait une demande en mariage, les époux s’adressant à lui quand un différend les opposera». Et en digne griot, Sotigui Kouyaté raconte que le nom Kouyaté signifie «il y a un secret entre toi et moi» et qu’il avait été donné à son ancêtre Kouyaté, premier du nom, par l’empereur Keita, au XIIIe siècle, car un secret les liait. «Aujourd’hui, un vrai Kouyaté ne peut rien refuser à un Keita et vice versa» assure-t-il. Pour Sotigui Kouyaté, l’être humain se définit par sa sensibilité, sa tolérance, son ouverture à l’autre, sa générosité. Quand on lui demande que vient faire un malien dans un film libanais, il sourit, plutôt attristé et raconte l’incident qu’il a eu à Calcutta fin 1989, alors qu’il donnait, en compagnie de Peter Brook et de Jean-Claude Carrière, une conférence sur le film le «Mahabharata» dans lequel il avait joué. «Deux questions-reproches avaient été adressés à Peter Brook. D’abord, on lui demandait pourquoi il n’avait pas utilisé la musique indienne dans son film et il avait répondu qu’il n’avait pas voulu faire un film indien, mais un film sur le Mahabharata. Ensuite, on lui demandait pourquoi il avait fait jouer des acteurs noirs. Brook m’a demandé si je souhaitais répondre. J’ai accepté, expliquant à l’auditoire dans lequel il y avait de nombreux philosophes hindous, qu’avant de travailler sur ce spectacle, j’ignorais tout de ce récit», qui est un des plus longs au monde puisqu’il ne fait pas moins de 120.000 vers. «Grâce à Peter Brook qui l’a adapté d’abord pour un spectacle de neuf heures ensuite en film, j ’ai découvert cette épopée. Et nous l’avons fait découvrir aux différents pays dans lesquels nous avons été en tournée. C’est plutôt un honneur pour les Indiens que ce qu’ils pensent leur appartenir soit un récit qui touche le monde entier, qui concerne l’humanité dans son ensemble. Le spectacle comprenait 22 personnages, Peter Brook a choisi de travailler avec des comédiens de 18 nationalités différentes. Moi je m’estime heureux et chanceux d’avoir collaboré à ce travail. Je peux vous parler de Brahma, de Civa, de Vishnou... de toutes les incarnations. Mais chez moi aussi on a des histoires presque identiques, avec d’autres héros qui font partie de notre quotidien et que vous ne connaissez pas. C’est vous qui êtes à plaindre, pas moi... Vous avez encore beaucoup de choses à apprendre». Et il commente, «on peut être différent, on l’est certainement, mais c’est ce qui permet notre complémentarité, c’est ce qui fait la richesse de l’humanité...». Le Mahabharata, à l’instar de toute épopée, concerne tous les hommes, de quelle race ou culture qu’ils soient. Il en va de même pour la guerre, peu importe où et comment elle a lieu, c’est un fléau universel... Sotigui Kouyaté ne répond jamais directement, cela n’empêche pas son message d’atteindre au but... Parcours Jusqu’en 1983, il jouait en amateur éclairé au Burkina Faso, où il était par ailleurs employé au ministère du Travail et membre de l’équipe nationale de football. Il a créé notamment le premier ballet national et dirigé sa propre compagnie de théâtre. Peter Brook le relance par téléphone en 1983, alors qu’il travaillait encore sur l’écriture du Mahabharata, pour lui proposer de venir auditionner à Paris. Pourquoi Sotigui Kouyaté? «Je n’en savais rien jusqu’à il n’y a pas longtemps», souligne l’acteur. «Je l’ai appris il y a quelque temps. Dans un documentaire qui m’a été consacré, Peter Brook a raconté comment il m’avait découvert par le biais d’une société de production parisienne chez laquelle il a vu un bout du film, «Le courage des autres» dans lequel j’étais assis sous un arbre près d’un feu». Kouyaté arrive à Paris pour les auditions. «Au bout du troisième jour, Brook me dit c’est bon, tu fais partie de la famille . Mais tu veux bien rester encore quelques jours afin de nous aider à terminer les auditions. Le détail est très important, appartenir à une famille, pour moi, c’est sacré. A partir de là, il aurait pu tout me demander». Seize mois plus tard, Sotigui Kouyaté prend une disponibilité d’un an, qu’il prolongera d’une année supplémentaire. «Ensuite, il a fallu prendre une décision. Le Mahabharata marchait très bien, je ne pouvais en partir et l’administration n’acceptait plus de proroger mon congé». C’est le théâtre qui l’emporte car, raconte-t-il, il voulait être fidèle à l’enseignement paternel. «Mon père ne se retournait jamais quand quelqu’un l’interpellait» raconte le comédien. «Quand je lui en demandais la raison, il me disait: «arrivera le moment où tu comprendras seul». J’ai compris ce qu’il voulait dire, entre autre à cette occasion: aller toujours au bout de ce qu’on entreprend, ne jamais laisser un travail en route. C’est ce que j’ai toujours fait». Kouyaté s’installe à Paris avec femme et enfants. Le «Mahabharata» qui s’arrête quatre mois plus tard le laisse sans emploi, mais non sans ressort. Les propositions, timides au début, se multiplient. On le retrouve ainsi à l’affiche de «Black mic-mac» de Thomas Gilou, d’«IP5» de Jean-Jacques Beineix, du «Maître des éléphants» de Patrick Grandperret... Et dans le film «Mahabharata» de Peter Brook. La collaboration avec le célèbre homme de théâtre anglais ne s’arrête pas là. Il fait appel à Sotigui Kouyaté pour les pièces qu’il monte à Paris: «L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau» a été joué entre 1994 et le début de cette année sur toutes les scènes européennes et à New-York. La pièce sera reprise en Australie, cet été... Le travail avec Brook «m’a humainement beaucoup apporté. Il y a des choses que je fais, que je sais devoir faire». Fidélité à soi-même Le choix du rôle se fait toujours en accord avec ses principes. «Mon oncle écrivait, «j’aime la viande, mais toute viande que je dois manger tête basse, je n’en veux pas», poursuit Kouyaté. «Il n’y a plus de moralité, l’appât du gain est quelque chose qui nous mine, nous dégrade. Je ne suis pas moralisateur, mais je suis fidèle aux Kouyaté dont le symbole est la fidélité et la vérité. Quand j’accepte une collaboration pour laquelle je suis payé, je dois y mettre toute mon âme, tout mon amour, sinon je suis un voleur. Quand je n’aime pas un projet ou un spectacle, je ne dis pas que ça ne vaut rien, ça vaut la peine que l’autre s’est donné pour l’écrire. Je ne dis pas c’est mauvais, je dis que je ne pourrais pas le défendre...». A-t-il eu des déceptions, des projets qui n’ont pas été à la hauteur de ses attentes? «Je suis plus sensible à la relation humaine qu’au travail lui-même. Donc mes déceptions se situent au niveau d’une relation qui s’est mal passée. Je n’ai eu cela qu’une seule fois dans ma vie...». La rencontre avec Sotigui Kouyaté est un voyage au pays des contes africains, à la rencontre d’une sagesse millénaire basée sur l’humain... «En un clin d’oeil, les choses peuvent passer du pire au meilleur...» dit-il. Sotigui Kouyaté avoue encore un rêve, «même s’il peut sembler utopique, que ce monde respire la paix, vraiment. Chacun de nous peut apporter sa petite pierre. Chez nous en Afrique, on dit «deux mains se frottent pour être bien propres». Aujourd’hui, la plupart des gens sont absents, indifférents à tout...». Le seul espoir qui reste dans un monde déchiré par les conflits et les luttes de pouvoir, c’est de «rendre les rencontres possibles, de permettre aux humains de se parler, de les inciter à s’écouter les uns les autres» dit-il. A l’aube du XXIe siècle, c’est peut-être cela être griot...
Quand Sotigui Kouyaté déboule dans un hall d’hôtel, il ne passe pas inaperçu. Sotigui Kouyaté, acteur malien, est à Beyrouth pour trois jours. Il joue dans le dernier film de Randa Chahal Sabbagh, «Les autres», une coproduction franco-suisse dans laquelle la cinéaste libanaise aborde le thème de la guerre. Du chapeau qui surplombe sa haute stature voûtée s’échappent quelques mèches de cheveux cotonneuses; la canne qu’il tient comme on porte un élément de décor est aussi filiforme que sa silhouette; dès l’abord, il dévisage l’interlocuteur semblant chercher, avant même de vous parler, à vous deviner, à vous percevoir. Sotigui Kouyaté se prête un moment à des essayages avec Soraya Bagdadi, qui s’occupe des costumes du film... Le langage de Sotigui Kouyaté, 62 ans, est très imagé. A l’instar de...