L’annonce du suicide du puissant industriel Alfredo Yabran, 54 ans, commanditaire présumé de l’assassinat du journaliste Jose Luis Cabezas, a marqué une nouvelle étape dramatique dans un dossier qui ébranle les fondements mêmes de la société argentine depuis plusieurs mois. Le corps du reporter photographe Jose Luis Cabezas avait été retrouvé à moitié calciné le 25 janvier 1997, dans la province de Buenos Aires. Depuis, inlassablement, la presse argentine n’a jamais relâché sa pression voulant que Jose Luis Cabezas soit «la dernière victime d’un système mafieux, enraciné dans les plus hautes sphères de l’Etat (…) et jouissant d’une impunité totale». Le nom du mystérieux et très influent Alfredo Nallib Yabran, d’origine syrienne, avait été jeté pour la première fois sur la place publique en juin 1995 par l’ancien ministre de l’Economie, Domingo Cavallo, qui le présentait comme le chef d’une «organisation criminelle enracinée dans le pouvoir». Quelques heures à peine après l’annonce du suicide de l’industriel, qui se serait tiré une balle dans la bouche dans des circonstances encore mal définies, M. Cavallo n’a pas hésité à renouveler ses accusations, dénonçant une nouvelle fois «le système d’impunité mis en place par des membres de la justice fédérale, des forces de sécurité et des pouvoirs exécutifs et législatifs». Après les premières accusations de M. Cavallo, toute l’Argentine s’est passionnée pour cet industriel, extrêmement discret, très proche du pouvoir et ayant bâti un véritable empire notamment dans le courrier privé, les sociétés de transports de fonds et les boutiques hors taxes. Il n’existait alors aucune photo de M. Yabran, vivant dans un bunker doré dans la banlieue nord de Buenos Aires. Jose Luis Cabezas a sans doute eu le tort de réussir un «scoop» trop dangereux en surprenant le couple Yabran sur une plage de Pinamar, une station de la province de Buenos Aires. Rapidement, tous les soupçons s’étaient portés sur l’industriel, dont le système de défense s’effritait au fil des mois face aux révélations continuelles de médias argentins solidaires et obstinés. L’enquête sur l’affaire Cabezas permettait cependant au juge Jose Luis Macchi de mettre à jour toute une série de trafics d’influence, de drogue, de prostitution et de multiples cas de corruption d’officiers de la police de la province de Buenos Aires. Les exécutants directs de l’assassinat, des policiers, des petits truands obéissant aux ordres du chef des gardes du corps de l’industriel, tombaient les uns après les autres. Silvia Belawski, une policière dont le mari, Gustavo Prelezzo, lui aussi policier, serait l’auteur du tir meurtrier, avouait cependant la semaine dernière, après huit mois de détention, que l’industriel était le commanditaire du crime. Sans attendre le mandat d’arrêt délivré par le juge, Alfredo Yabran prenait la fuite avant de se suicider mercredi, dans la propriété d’un ami, à 250 kilomètres au nord de Buenos Aires, après avoir été localisé par une patrouille, selon la version policière. Le meurtre du journaliste, dans une société à la liberté de presse retrouvée, a en fait eu d’importantes répercussions en Argentine. Ainsi, chose encore impensable il y a peu de temps, six juges d’instruction sont «tombés» en quelques mois pour des affaires de corruption ou de collusion et des centaines de policiers licenciés. L’exemplaire affaire Cabezas a ainsi marqué le début d’une prise de conscience dans un pays gangrené par la corruption. Le suicide de Alfredo Yabran, malgré son immense retentissement, ne devrait être qu’une étape. M. Cavallo, en sa qualité de député, a ainsi demandé aux autorités «d’aller jusqu’au bout de l’enquête (…) pour démonter complètement cette organisation mafieuse qui met en danger les institutions argentines. (AFP)
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