La prochaine tournée africaine du président Bill Clinton, qui symbolise la volonté des Etats-Unis d’être présents sur tout le continent, constitue aussi un message clair à la France: l’époque des chasses gardées est bel et bien révolue. Sur les six pays que visitera M. Clinton, un seul, le Sénégal, fait partie de ce que l’on a coutume d’appeler le «pré carré» de la France. Quatre autres — Ghana, Ouganda, Afrique du Sud et Botswana — sont des pays anglophones, alors que le dernier, le Rwanda, est une ancienne colonie belge nominalement francophone, mais qui se situe depuis 1994 dans l’ère d’influence des Etats-Unis. Mais au-delà des chiffres, cette tournée de onze jours de M. Clinton, survenant exactement un an après un voyage de la «First Lady», Hillary Clinton, et après deux voyages en un peu plus d’un d’an du chef de la diplomatie américaine — Warren Christopher en octobre 1996 et Madeleine Albright en décembre dernier — illustre le nouveau rapport de forces sur le continent: la cote de l’Amérique est à la hausse, celle de la France à la baisse. «Les Français ne sont plus disposés à payer le prix pour maintenir ces pays dans leur sphère d’influence», affirme Marina Seassaro Ottaway, spécialiste de l’Afrique à la «Carnegie Endowment for International peace», à propos des pays de l’Afrique francophone. Par rapport à la tournée africaine de M. Christopher, la situation s’est toutefois calmée. Le ministre français de la Coopération de l’époque, Jacques Godfrain, avait ainsi attaqué ouvertement ce voyage, déclenchant une violente polémique entre les deux pays. Il est vrai que M. Christopher, annonçant la couleur, avait averti Paris, dans un discours prononcé à Johannesbourg, qu’il n’y avait plus de «domaine réservé» en Afrique. Le vent avait commencé à tourner en 1994, avec la prise du pouvoir au Rwanda par le Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagamé, soutenu par l’Ouganda de Yoweri Museveni contre la France. L’anglais est maintenant langue officielle dans ce pays, au même titre que le français. La chute de Mobutu sese Seko en mai dernier au Zaïre et l’arrivée au pouvoir à Kinshasa, avec l’aide du Rwanda, de Laurent-Désiré Kabila ont scellé le recul de l’influence française dans la région. Mais contrairement à ce qui s’était passé il y a 18 mois avec la tournée de M. Christopher, la France se veut cette fois sereine. Il n’y a «aucune chasse gardée ou zone interdite, ni en Afrique, ni ailleurs», affirmait ainsi récemment un porte-parole du ministère français des Affaires étrangères. «Aider l’Afrique» «C’est très bien que les Etats-Unis s’intéressent à l’Afrique», commentait-on ainsi dans les milieux diplomatiques français à Washington. Même le séjour de M. Clinton à Dakar, les 1er et 2 avril, ne semble provoquer aucune réaction. «Il a bien le droit. (Abdou) Diouf (le président du Sénégal) est venu ici», fait-on remarquer dans les mêmes milieux. Mais cette apparente indifférence cache mal l’inquiétude de Paris. La tournée de M. Clinton «va provoquer une incroyable nervosité» en France, estimait ainsi le professeur Richard Anthony Joseph, de l’université Emory d’Atlanta. Officiellement, les responsables américains essaient de calmer le jeu. «Je ne veux pas chasser la France d’Afrique», affirmait ainsi M. Clinton en juillet, mais simplement «aider l’Afrique à décoller». En privé, les responsables américains se montrent toutefois nettement plus caustiques vis-à-vis de la France. «Historiquement, les Français s’inquiètent dès que quiconque s’intéresse à l’Afrique francophone», affirme ainsi un haut responsable américain sous le couvert de l’anonymat. Pour les responsables américains, la France symbolise le passé, en raison de son association avec des leaders discrédités qui persistent à refuser démocratisation et libéralisation de l’économie. Les Etats-Unis, au contraire, estiment d’autant plus avoir le vent en poupe qu’ils se réclament de «la nouvelle génération de leaders», celle des Museveni, Laurent-Désiré Kabila ou Thabo Mbeki en Afrique du Sud, qui sont appelés à rester au pouvoir longtemps. (AFP)
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