Religieux contre laïcs, c’est le tour que prend de plus en plus le conflit au sujet du mariage civil facultatif. A cet aspect du problème se greffent deux autres, plus politiques: le premier concerne la nature du système en place et, finalement, de la société libanaise elle-même. Le second l’avenir auquel le Liban est promis, en cas d’abolition du confessionnalisme politique Aussi bien le président de la République que celui du Conseil des ministres campaient hier sur leurs positions, au sujet du projet de loi approuvé par surprise, voici une semaine. Prenant la parole devant une délégation d’émigrés (VOIR PAGE 2), le président Elias Hraoui a plaidé de nouveau pour son projet, dans lequel il voit le premier pas vers l’abolition du confessionnalisme politique, la séparation de la religion et de l’Etat, et la voie ouverte vers une élection du président de la République au suffrage universel. Répondant indirectement au chef du gouvernement, le président Hraoui a insisté à nouveau sur le fait que l’approbation du projet de loi en Conseil des ministres par 21 voix, sur 28 présents, est contraignante, et que ce dernier est tenu par la Constitution de contresigner ce projet et de le transmettre au Parlement. Evoquant les mobiles qui l’ont poussé à présenter ce projet en ce moment, M. Hraoui a affirmé que la loi se devait de rattraper les faits, et que 22% des mariages de Libanais sont contractés à l’étranger, à en croire certaines statistiques. Pour sa part, le chef du gouvernement estime que le sujet a été mal abordé, et que dans le système consensuel libanais un accord au sujet de son adoption aurait dû précéder toute démarche en ce sens. M. Hariri pense encore que la majorité qui s’est dessinée en Conseil des ministres ne concerne que «le principe» du mariage civil, et que le projet en question doit encore être débattu, comme le prévoit d’ailleurs une résolution du Conseil des ministres. Des «remarques» du ministre de la Justice sur ce projet sont en préparation, et seront prêtes vendredi, assure-t-on. Entre-temps, M. Hariri refuse de contresigner le projet de loi, et bénéficie à cet égard du silence de la Constitution, qui ne prévoit aucun délai pour le faire. M. Hariri jouit aussi du plein appui des «religieux» sunnites, qui demeurent intraitables dans leur refus du mariage civil, fût-il facultatif. Dar el-Fatwa a publié hier un nouveau communiqué à ce sujet, dans lequel il conteste le lien établi en haut lieu entre le mariage civil et la liberté individuelle. Le conflit de société transparaît nettement dans le communiqué publié par cette instance, à l’issue d’une réunion présidée par le mufti Mohammed Rachid Kabbani. «Le Liban demeurera une oasis de foi (...) et nul ne pourra l’engager sur la voie de la laïcité, de l’athéisme et du matérialisme, qui n’ont apporté au monde que des malheurs, ont dépouillé l’homme de sa dignité et ont permis à la licence et à la confusion de vicier le sens même de la liberté», a affirmé en particulier le communiqué. Mise en garde Dans une mise en garde solennelle, le communiqué affirme aussi que le Conseil supérieur chérié considère que «toute personne qui appuie le projet de mariage civil facultatif ou l’approuve (...) perd tout droit de représenter les musulmans». Dans une «fatwa» (décret religieux) précédente, le mufti avait déclaré «apostat» tout musulman qui approuverait le mariage civil. Cette «fatwa» engage, normalement, publiquement, tout musulman sunnite, quelle que soit sa fonction. Au passage, Dar el-Fatwa a rendu hommage à la position adoptée par le patriarche maronite qui, par solidarité avec l’islam libanais, a refusé d’endosser le projet de mariage civil. Une prise de position politique qui contredit, quelque peu, la position purement dogmatique de l’Eglise catholique. En effet, celle-ci jette sur les droits de l’homme, et en particulier la liberté religieuse, un regard sensiblement différent de celui que possède la religion musulmane. Le patriarche n’en pense pas moins, et il l’a déclaré hier, que l’Etat laïc prôné par le chef de l’Etat n’est pas quitte de toute obligation morale. Il constate aussi qu’en s’engageant sur cette voie, l’Etat risque de prendre de plus en plus ses distances pas rapport aux morales religieuses proprement dites, et de naviguer dans les eaux pleines d’écueils du relativisme éthique, qui risque de se transformer, pour l’homme, en une nouvelle tyrannie. Le communiqué de Dar el-Fatwa souligne enfin que, par souci d’apaisement, les autorités religieuses ont empêché le conflit de se transposer dans la rue, mais que la persistance à vouloir l’imposer pourrait entraîner l’exacerbation des passions et déboucher sur une situation incontrôlable. Sans plus attendre, des associations religieuses sunnites ont appelé, hier, les croyants à se diriger en masse, vendredi prochain, vers Dar el-Fatwa, pour proclamer leur appui au mufti. Dans le même temps, des directives ont été données par l’instance religieuse sunnite afin que tous les prêches, vendredi, portent sur le projet de loi honni. Pour sa part, le Conseil supérieur de la communauté chiite se réunit aujourd’hui, sous la présidence de cheikh Mohammed Mehdi Chamseddine, pour mettre au point une déclaration solennelle sur le mariage civile facultatif. Redoutant une crise de régime, en cas de persistance de l’impasse, le ministre de l’Intérieur, M. Michel Murr, tente de jouer un rôle conciliatoire entre MM. Hraoui et Hariri. Sans succès apparent, pour l’instant. Retour de Syrie, une délégation de la Jamaa islamique a cru pouvoir affirmer hier, citant le vice-président syrien Abdel-Halim Khaddam, que «la Syrie souhaite le retrait de tout projet controversé, car la paix civile et les échéances constitutionnelles en vue exigent l’union de tous les Libanais». Est-ce bien la voix de Damas, dans ce concert de voix passionnées? Imagine-t-on le chef de l’Etat faire marche arrière? Et, si oui, l’Etat de droit doit-il attendre la déconfessionnalisation politique? Un peu moins de capitalisme sauvage, un peu plus de respect des lois en vigueur et de la personne ne feront-ils par l’affaire? Telles sont certaines des questions que l’on pourrait se poser, à cette étape du conflit, tandis que de plus en plus de personnes se demandent si, derrière le coup d’éclat du président Haroui, qui bénéficie de l’appui de M. Nabih Berry, il n’y aurait pas quelque manœuvre dont l’ultime but serait une nouvelle prorogation du mandat actuel. Encore que M. Hariri, et la communauté sunnite en général, n’aient pas encore épuisé leurs armes, et peuvent très bien, par exemple, boycotter le Comité supérieur chargé de mettre en œuvre le processus d’abolition du confessionnalisme politique. La grande leçon que l’on tirerait, dans ce cas, de la crise actuelle, c’est qu’on ne gouverne pas un pays malgré lui, et que dans un pays multi-communautaire comme le Liban, la seule référence aux institutions civiles demeurera une utopie.
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