Phénomène de mode ou tendance de fond, de plus en plus d’acteurs de cinéma passent derrière la caméra, tel Jacques Weber qui fait ses premières armes de cinéaste avec «Don Juan». Ce séducteur impénitent, auquel l’on confère volontiers valeur de mythe, a déjà par le passé butiné dans les salles obscures. La dernière adaptation en date était «Don Giovanni» de Joseph Losey (1979) qui s’appuyait non sur la pièce de Molière, comme le fait Weber, mais sur l’opéra de Mozart et de Da Ponte. Mais ce Don Juan-là n’est nullement une référence pour celui qui fut révélé dans les années 70, en même temps que Francis Huster, par «Faustine et le bel été» de Nina Companeez. «Je n’ai pas aimé ce film», dit-il aujourd’hui. Le réalisateur du «Messager» avait transposé l’action de Don Juan en Italie. Weber revient en Espagne. Son film a été tourné durant l’été 1997 à Almeria — décor naturel popularisé par les westerns spaghetti — et aux alentours de Madrid. Acteur de théâtre consacré, Weber a fait appel à Michel Boujenah pour interpréter le valet Sganarelle — un rôle qu’il avait déjà tenu sur la scène — et à Emmanuelle Béart pour le personnage d’Elvire. Weber s’est réservé le rôle-titre et campe un Don Juan sur le retour. Mais l’acteur joue de son physique imposant pour donner malgré tout une apparence de force de la nature à ce chevalier à la saturnienne figure. Acteur et metteur en scène à la fois; double difficulté, surtout pour un premier film. Mais il y avait apparemment chez l’homonyme du créateur du «Freischütz» un besoin de montrer un sujet qui lui était chevillé au corps. «Faire un film pour faire un film ne présente pas d’intérêt; ou cela devient intéressant c’est lorsqu’un sujet vous saisit à la gorge, a-t-il expliqué. Si “Don Juan” s’est dégagé comme sujet, c’est parce que c’est une pièce qui, dans sa structure, dans son écriture et dans sa pensée concourt à un esprit de liberté et nécessite un espace plus vaste que celui du théâtre classique». Sentiment légendaire Pourtant, les grands espaces arides et rocailleux d’Almeria contribuent à créer un espace aussi abstrait qu’une scène théâtrale et où le temps s’est pour ainsi dire figé. «J’avais envie d’un sentiment légendaire, d’intemporalité», poursuit Weber. «Il n’était pas question d’une reconstitution historique absolue et nécessaire; ce n’est pas le propos de “Don Juan”. Je voulais faire de ce film une symphonie entre le langage et le silence. Il y a en plus dans “Don Juan” une construction du temps: on raconte l’histoire de la mort dans un temps rétréci». Aussi charmeur et aussi cruel que la nature elle-même, Don Juan jusqu’alors usait seulement de manipulation pour obtenir ce qu’il voulait: une femme après l’autre. «Don Juan n’arrête pas de démontrer que le langage est manipulation», résume Weber. Mais une confrontation avec son père, Don Luis (Michaël Lonsdale), amène le séducteur à intégrer une nouvelle donnée de l’économie du monde: l’hypocrisie. Lumière dure, ombres charbonneuses, un élément minéral brûlé par le soleil: le long métrage de Weber consacre la présence obsédante d’une nature peu portée à la miséricorde comme ceux qui l’habitent, malgré leur chrétienté. «Les images qui me bouleversent le plus sont celles d’un homme seul et d’une nature immense», confie-t-il. «La prisonnière du désert» de John Ford et «Dersou Ouzala» d’Akira Kurosawa sont pour lui des films de chevet. Totalement fracassé Don Juan et Tartuffe: deux variations nécessaires sur le grand air imposé de l’hypocrisie. «Don Juan est comme Tartuffe ou le personnage joué par Terence Stamp dans “Théorème” de Pasolini», compare Weber. «Il est de ces anges maudits qui viennent détecter et mettre au grand jour toutes les fissures, les désordres et les mensonges de l’ordre social dans lequel les gens sont obligés de vivre. C’est en cela que Don Juan comme Tartuffe sont des êtres nécessaires». Entre un monde sans pitié et un maître monstrueux, Sganarelle devient le véritable personnage tragique de cette histoire. «Sganarelle est un personnage totalement persécuté par la nécessité de s’émanciper au monde et par le fait de ne pas y parvenir, analyse Weber. Il est totalement fracassé et c’est pour çà qu’il ne peut plus parler fort. C’est pour ça que j’ai demandé à Boujenah de marmonner son rôle plutôt que de clamer». «On commence par un film de contes et de légendes et on finit par quelque chose d’on ne peut plus contemporain: quelqu’un qui a perdu son boulot», conclut Weber. (Reuters)
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Phénomène de mode ou tendance de fond, de plus en plus d’acteurs de cinéma passent derrière la caméra, tel Jacques Weber qui fait ses premières armes de cinéaste avec «Don Juan». Ce séducteur impénitent, auquel l’on confère volontiers valeur de mythe, a déjà par le passé butiné dans les salles obscures. La dernière adaptation en date était «Don Giovanni» de Joseph Losey (1979) qui s’appuyait non sur la pièce de Molière, comme le fait Weber, mais sur l’opéra de Mozart et de Da Ponte. Mais ce Don Juan-là n’est nullement une référence pour celui qui fut révélé dans les années 70, en même temps que Francis Huster, par «Faustine et le bel été» de Nina Companeez. «Je n’ai pas aimé ce film», dit-il aujourd’hui. Le réalisateur du «Messager» avait transposé l’action de Don Juan en Italie....