Rechercher
Rechercher

Actualités - Conferences Internationales

Stétié : l'inévitable dialogue entre arabité et francité

L’ancien ambassadeur Salah Stétié a évoqué dans son intervention l’inévitable dialogue entre arabité et francité: «C’est un problème extraordinairement complexe que celui des rapports, sur le plan linguistique et culturel, de la francité et de l’arabité. Problème qui ne date pas d’aujourd’hui, ni même d’hier. Il remonte d’une certaine façon au premier face à face de deux types de civilisation et, à la limite, de deux types d’homme. Etudiant la Chanson de Roland, Yves Bonnefoy remarque judicieusement que rien en apparence ne semble distinguer dans le texte le chevalier franc du chevalier maure qui partagent, l’un et l’autre, le même système de valeurs, mais que, cependant, par l’on ne sait quel subtil, quel imperceptible décalage, la perspective est faussée en quelque point insaisissable de sorte que les mêmes gestes, les mêmes actes, les mêmes propos, selon qu’ils auront pour auteur l’un ou l’autre chevalier, séparés par une invisible mais infranchissable frontière, se chargeront d’un contenu et d’un sens diamétralement opposés: l’on dirait d’un coefficient variable, signe + pour l’un, signe — pour l’autre. Cela qui était vrai au temps de la Chanson de Roland — cela qu’on doit pouvoir également observer dans le Romancero ou Les Lusiades — il ne semble pas qu’aujourd’hui — malgré les évolutions constatées, les positions fondamentales ayant au demeurant assez peu bougé —, l’on puisse estimer qu’il soit beaucoup moins vrai». «A quoi tient cette incompréhension — j’allais dire cette incommunicabilité? Ni à la situation géographique, ni à la conjonction historique de deux mondes inextricablement liés, pour le meilleur et pour le pire, depuis quatorze siècles. Mariage de fait dont on aurait pu attendre, au fil des événements et des contacts, ne fût-ce que par les effets confluents de l’accoutumance et de l’usure, mieux, beaucoup mieux que cette double rigidité que rien, au fond, n’a réussi à entamer et que cette double opacité que rien n’est parvenu à réduire. Fascination, oui, de part et d’autre — mais fascination paradoxalement aveugle. Cécité en partie inévitable dans la mesure où il s’agit de civilisations dont les prémices et les aboutissements — en dépit du commun tronc abrahamique et de l’héritage partagé, hellénique puis hellénistique — divergent dans bien des cas et sur des questions essentielles. Divergent aussi les modes d’approche de la réalité et de la surréalité ainsi que, dans l’esprit et dans l’homme, la nature des forces mobilisées sur l’objectif. L’on a souvent noté que l’Occident contemporain, notamment la France, sont les descendants en filiation directe de la rationalité grecque et de sa capacité d’analyse, fondée sur l’articulation irrécusable du syllogisme et de ses logiques parallèles (j’y reviendrai), et que dans l’arsenal des instruments de plus en plus complexes du raisonnement par figures, il y avait, il y a la possibilité de maîtriser la nature et ses lois, la théorie et ses affinés rouages. Le monde arabe, quant à lui, fermement centré par l’ancrage de toute sa civilisation en Dieu, pouvait sembler porter le risque d’une paralysie à venir». «Dans l’un des cas, prise de possession graduelle de le planète par l’adaptation de plus en plus perfectionnée de moyens précis et concrets à des fins indéfiniment «réelles», dans l’autre, désengagement progressif du «peu de réalité» cosmique en vue d’une cristallisation plus décisive en l’unique Réalité qui soit. Je ne souhaite pas insister sur les circonstances historiques et politiques qui achevèrent de produire et de hâter ce double processus antinomique. Cela devait aboutir au vingtième siècle, après plusieurs conversions du champ des forces au cours du millénaire, à, d’un côté, un Occident, dont la France, triomphant, maître de lui-même comme de l’univers, sûr de son droit et du devoir des autres envers lui, créateur et formulateur, et qui voit s’ouvrir devant lui, avec tous les périls attachés à la plus vertigineuse avance connue de l’espèce, l’ère de ce qu’on surnommera la domination technique et technologique; d’autre côté, à un ensemble arabe et musulman disqualifié par des mutilations morales et politiques successives, annexions et colonisations, humiliations et dépossessions avec la seule compensation, dans la dépersonnalisation subie et quasiment acceptées, du recours à l’imprescriptible justice divine. D’un côté, dirai-je encore, l’arrogance (mais aussi l’immense curiosité intellectuelle) de qui a comme percé les secrets de l’espace et du temps, de qui les a effectivement percés, au prix peut-être d’autres secrets mieux gardés, (les monstres surgis de l’investigation freudienne battant l’estrade à l’entrée de la réserve la plus profonde); d’autre côté, le repli sur soi d’une conscience irrémédiablement blessée par une action trop souvent simplificatrice dirigée contre elle, blessée aussi, et découragée, exaspérée aussi, et révoltée, par ce qu’elle ressent ou conçoit de sa propre démission devant le monde et une histoire rendus soudainement inexplicables et qui, dans la mesure où la seule paix de Dieu ne suffit plus à cette conscience, veut forcer, au prix de la plus grande violence s’il le faut, la porte, défendue, de cette histoire et le seuil, interdit, de ce monde. Voilà, élémentairement esquissées, les positions de départ du nouveau dialogue engagé, vaille que vaille, entre la France, puissance installée aux avant-postes d’une Europe en train de se faire et d’un monde arabe désireux d’échapper chaque fois que possible à l’hégémonie de la puissance mondiale que l’on sait». «Mais revenons à la question de départ concernant les liens actuels entre arabité et francité, entre arabophonie et francophonie, sans exclure pour autant les autres aires culturelles où s’exerce la présence et le rayonnement du français. La célèbre question: «D’où venons-nous, où sommes-nous, où allons-nous?», plus qu’à tout autre c’est à l’intellectuel, à l’écrivain, au journaliste à cheval qu’elle se pose. A cheval sur deux cultures, parfois sur deux civilisations et que voici, autre image, semblable à la jeune fille de Giraudoux debout à la fenêtre, avec une ombre pour la chambre et une autre pour la rue. Pourquoi écrire la langue de l’autre quand on est, comme moi, fils de la langue arabe qui fut langue d’empire, au sens historique et géographique du terme, et qui continue de l’être d’une certaine manière, par le pouvoir symbolique et l’ensemble des valeurs sacrées qu’elle irradie?» «La péripétie historique n’explique pas, ou pas assez, puisque, parmi tous ceux de ma génération qui ont vécu la même situation globale, la plupart ont préféré se définir par la médiation de l’arabe, langue originelle, quelques-uns seulement optant pour le français. La langue originelle plonge dans l’affect qui, lié à tous nos atavismes, est le premier à modeler, avec notre sensibilité, notre identité de base, l’équivalent de ce qui chez l’embryon en gestation lui sera colonne vertébrale. On est d’une langue, au sens «maternel» du mot, comme on est d’un lieu. Rien n’y fera: on aura les yeux bleus ou noirs de son lignage. Cependant il peut advenir — c’est mon cas — qu’on ait envie, qu’on ait besoin même, d’une complémentarité substantielle, qu’on ait envie — disons familièrement les choses — de se marier. Epouser l’autre, pour si autre qu’il fût, l’épouser et lui faire l’enfant du miracle, voilà bien le projet, voilà l’ambition. Et je dirai que, dans ce cas, le bonheur est que l’autre fût aimé, aimé d’amour, aimé non contre sa différence, mais à cause d’elle. C’est peut-être là d’une des clés des rapports entre francité et arabité, entre monde arabe et francophonie». «Pourquoi le monde arabe, pourquoi la langue française? L’histoire et la géographie n’expliquent pas tout et, dans le cas d’espèce, il ne semble pas que la Méditerranée soit, pour justifier échange et osmose, une raison suffisante. En fait, quand il s’agit d’une sympathie de sens fort au niveau des rapports entre une culture et une autre, raison n’est pas raison. Ou, alors, il convient d’employer le mot raison au sens le plus englobant du terme qui fait la raison apparente s’enraciner dans la totalité de l’irrationalité qui la porte».
L’ancien ambassadeur Salah Stétié a évoqué dans son intervention l’inévitable dialogue entre arabité et francité: «C’est un problème extraordinairement complexe que celui des rapports, sur le plan linguistique et culturel, de la francité et de l’arabité. Problème qui ne date pas d’aujourd’hui, ni même d’hier. Il remonte d’une certaine façon au premier face à face de deux types de civilisation et, à la limite, de deux types d’homme. Etudiant la Chanson de Roland, Yves Bonnefoy remarque judicieusement que rien en apparence ne semble distinguer dans le texte le chevalier franc du chevalier maure qui partagent, l’un et l’autre, le même système de valeurs, mais que, cependant, par l’on ne sait quel subtil, quel imperceptible décalage, la perspective est faussée en quelque point insaisissable de...