«On ferait mieux de reconstruire le Mur de Berlin. Du temps de la RDA, croyez-moi, on ne vivait pas plus mal, tout le monde avait du travail», s’emporte Brigitte. Pour le chancelier de la réunification allemande, Helmut Kohl, la rencontre jeudi avec les citoyens de Bitterfeld (ex-RDA), énième étape de sa tournée électorale à l’Est, s’annonce des plus chaudes. Huit ans après la réunification, l’amertume est à son comble dans cette petite ville de 17.000 habitants, un haut-lieu de l’industrie chimique est-allemande sacrifié sans merci, faute de compétitivité, sur l’autel de l’économie de marché au début des années 90. Avant la chute du Mur en 1989, plus de 50.000 personnes travaillaient dans les usines chimiques et dans les mines de lignite de Bitterfeld-Wolfen. Environ 40.000 de ces emplois ont disparu. Le taux de chômage, un des plus élevés dans l’ex-RDA, frappait 24% de la population active en août dans la région. «Il atteint même 40% si l’on y ajoute le chômage caché» (stages de reconversion, emplois publics subventionnés...), estime le maire social-démocrate (SPD) de Bitterfeld, Werner Rauball. Entre Bitterfeld et Wolfen, bâtiments de briques noircis, tuyauteries vétustes et citernes rouillées s’alignent à perte de vue. Les cheminées d’usines se dressent toujours dans le ciel mais l’absence de fumée et le silence des lieux trahissent la fin d’un monde. Du temps de la RDA, Bitterfeld suffoquait au milieu des fumées d’usines, ce qui lui valut le titre de «ville la plus polluée d’Europe». «Aujourd’hui, on ne sent plus rien. C’est bien le signe que toute une industrie a disparu», commente un chauffeur de taxi. Des usines ultra-modernes, construites par les groupes allemand Bayer, italien Ausimont ou néerlando-suédois Akzo-Nobel, ont certes pris le relais dans le nouveau «Parc de la Chimie» de Bitterfeld. Pas de quoi apaiser toutefois le désarroi des habitants. «Les gens ne veulent pas comprendre qu’il faut du temps», souligne M. Rauball. Vote de protestation Meurtrie, Bitterfeld semble ne plus rien attendre des élections générales du 27 septembre, si ce n’est un bon «vote de protestation» contre «ceux de Bonn». A deux semaines du scrutin, les affiches des communistes de l’ex-RDA (PDS) et de l’Union du Peuple allemand (DVU, extrême-droite) se disputent les faveurs des électeurs. Aux élections régionales de Saxe-Anhalt en avril, plus d’une voix sur trois à Bitterfeld est allée aux extrémités de l’échiquier politique (19% pour le PDS et 17,5% pour la DVU). La xénophobie en particulier gagne du terrain, même si Bitterfeld ne compte que 240 étrangers (1,3% de la population). «Moi je n’irai pas voter, tous les partis promettent et ne font rien», estime Steffan, 33 ans, chômeur depuis quatre ans, comme sa femme. L’usine dans laquelle il travaillait, une centrale thermique, a été fermée pour cause de pollution. «En RDA, on était plus solidaire. Aujourd’hui, personne n’a plus le temps», dit-il. «Après la chute du Mur, les Allemands de l’Est n’ont vu que le deutschemark, les voitures et les magasins bien remplis, pas ce qui se cachait derrière», ajoute-t-il. Brigitte, 57 ans — elle préfère comme Steffan taire son nom de famille — a été ouvrière pendant 30 ans dans le combinat chimique CKB, aujourd’hui démantelé. En chômage longue durée, elle a retrouvé un emploi en février pour un an, grâce aux mesures «ABM» (emplois d’utilité publique financés par l’Etat fédéral). Armée de gants et d’une brouette, Brigitte a reçu comme «affectation» les parcs et jardins de Bitterfeld. «Je n’ai pas le choix. Sinon à terme, c’est le minimum social, voire plus rien du tout», explique-t-elle. Le nombre d’emplois ABM a de fait subitement augmenté pendant l’année électorale. «Dans un an, c’est clair, nous pointerons tous de nouveau au chômage», dit Brigitte, résignée. (AFP)
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