Dans des scènes qui ne sont pas sans rappeler les heures les plus sombres du rationnement dans l’ex-URSS, les Russes, confrontés à la dépréciation de leur monnaie, sont partis frénétiquement lundi en quête de la devise refuge, le dollar. Le gouvernement a nié que sa décision de lever le plafond du taux de change du rouble équivalait à une dévaluation, mais l’homme de la rue à Moscou n’est pas dupe de la sémantique. Virtuellement la totalité des centaines de banques de la capitale ainsi que les points de change ont relevé le taux auquel ils vendent des billets verts de 7,50 à 8,00 roubles, ce qui représente une dévaluation de fait de l’ordre de 15-20%. Même à ce taux, la plupart des cambistes disent ne plus disposer de dollars à vendre. A la banque d’Etat Sberbank, où le taux de change était déjà de 7,50, une caissière déclarait disposer encore de «quelques» dollars, sans préciser le montant disponible. A la gare Belorrousky, les cambistes des dizaines de petits bureaux de change déclaraient à la même heure: «Dollarov niet» (pas de dollar). Devant un de ces bureaux, une file d’attente d’une quarantaine de candidats à l’acquisition des précieux billets verts débordait des locaux pour se répandre sur la chaussée, sous l’œil intrigué des badauds. «Faites la queue», a sermonné un gardien de faction devant l’établissement à un acquéreur potentiel. «Il reste encore des dollars. Mais y en aura-t-il encore lorsque ce sera votre tour, Dieu seul le sait». Selon des estimations officielles, il y a bien davantage de dollars dans les poches russes que la valeur totale des roubles en circulation. Nombre de Russes transforment leurs économies en dollars et ne les reconvertissent que s’ils ont à effectuer des achats. Après les années d’inflation à quatre chiffres du début des années 1990, on pensait que les scènes observées lundi n’étaient que de mauvais souvenirs. Depuis, la dépréciation du rouble, certes régulière, avait été en quelque sorte indolore. «Bucksy» Cette stabilité toute relative avait été considérée comme une des principales réalisations de la présidence de Boris Eltsine. Jusqu’à ce «lundi noir», la Banque centrale russe s’était engagée à assurer que le taux de change de sa devise reste en dessous de 7,13 roubles pour un billet vert jusqu’à 2001. Tôt dans la matinée, elle causait la surprise en annoncant tout de go qu’elle était prête, avec un soutien législatif approprié, à laisser filer sa monnaie en dessous de 9,50 pour un dollar d’ici la fin de l’année. Confronté à cette brusque dépréciation, l’homme de la rue s’est aussitôt rué sur toutes les sources de «bucksy», comme le billet vert est surnommé, en russifiant son appellation populaire aux Etats-Unis. Dès vendredi dernier, certaines banques commerciales avaient interdit à des détenteurs de comptes en dollars de retirer leurs avoirs. Alors que la quête de dollars s’accélérait lundi, on s’interrogeait sur la spirale inflationniste. Les magasins vendant des produits importés se sont empressés de retirer les étiquettes de prix des vitrines du centre de Moscou. «On attend de voir comment vont évoluer les choses», soulignait un vendeur. (Reuters)
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