«Téléphonez, donnez-nous les noms» des magasins qui font valser les étiquettes, «aidez-nous à maintenir» l’ordre et la stabilité des prix: l’appel des autorités russes à la «délation civique» témoigne d’un retour des traditions soviétiques dans la Russie d’aujourd’hui. Le gouvernement et la Banque centrale ont mis à la disposition de la population cinq «lignes rouges» pour dénoncer tous les abus constatés après la dévaluation du rouble. «N’hésitez pas, téléphonez. Les choses rentreront plus vite dans l’ordre», a lancé le premier ministre Sergueï Kirienko sur les trois chaînes de télévision nationale. Au début de l’été, c’est le fisc qui installait sa ligne spéciale. Son chef, Boris Fiodrov, exhortait chaque citoyen à «signaler» le voisin qui louerait son appartement. Très vraisemblablement, sans déclarer les milliers de dollars ainsi gagnés. Ces dénonciations sont suivies d’effet. A Moscou, des dizaines d’enquêtes sont ouvertes. A.M., un peintre de 35 ans, a vu débarquer chez lui en pleine nuit un commando de la police fiscale, tambourinant à la porte. Quand il a ouvert il s’est trouvé nez à nez avec des hommes coiffés de cagoules et armés de Kalachnikov, sans aucun mandat qui lui ont dit: «Ouvre, ou on tue ton chien». «C’est le système totalitaire ordinaire qui se poursuit. Ceux qui gouvernent aujourd’hui, malgré leur jeunesse, ont étudié à l’école du communisme», relève la sociologue Elena Petrenko. «Ce système est pathologique. Il faudra quelques générations pour s’en débarrasser», ajoute-t-elle. Les appels à la dénonciation, qui existaient déjà dans la Russie tsariste, étaient devenus choses communes en URSS et ont contribué au maintien d’un Etat policier. Le jeune pionnier Pavlik Morozov fut promu héros national après avoir livré son père, «ennemi de la patrie», au début des années 1930. Nombre de personnes furent arrêtées ou envoyées en hôpital psychiatrique sur simple dénonciation. Dangereux politiquement La mise en place de numéros spéciaux «part d’une bonne intention: montrer publiquement que le gouvernement fait quelque chose», relève Mme Petrenko, de la fondation de l’opinion publique. Et les lignes rouges sont prises d’assaut. «On reçoit des coups de fil toutes les trente secondes. On appelle de partout, de Iakoutie, de Iamal, de Moscou. Des jeunes, des vieux», indique Valeri Vsiakikh, responsable des lignes gouvernementales. «Ils parlent d’une voix professionnelle, dénoncent des magasins et des points de change précis. Donnent les adresses», ajoute-t-il. Certains interlocuteurs précisent leur nom, d’autres préfèrent l’anonymat. Ces méthodes inquiètent grandement les sociologues, qui dénoncent leur danger pour la cohésion sociale. «C’est une de ces décisions qui contribuent à la désagrégation de la société, relève Vladimir Andreïenkov, directeur du Centre de recherches sociologiques comparatives. Politiquement, c’est aussi dangereux. Les hommes politiques qui créent ce système en récolteront les (mauvais) fruits. La peur n’a jamais fait respecter la loi». Ce retour des méthodes soviétiques est consacré par le ton péremptoire du nouveau vice-premier ministre, Boris Fiodorov (le «Zorro» du fisc), lançant à la télévision une mise en garde aux entreprises et aux commerces qui voudraient profiter abusivement de la dévaluation du rouble et joueraient l’inflation. «Le service fiscal peut visiter les entreprises tous les ans, elle peut aussi le faire tous les mois»: une menace très claire, qui pousse le quotidien d’affaires «Kommersant» à dénoncer le retour de «la terreur rouge». «De telles affirmations peuvent déboucher sur toutes sortes d’abus de pouvoir», estime «Kommersant». Beaucoup de Russes sont surpris: «Pourquoi apprend-on aux enfants à ne pas rapporter» s’étonne Tatiana, mère de famille de 40 ans. (AFP)
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