Depuis les cyniques déclarations de l’ancien capitaine Astiz, en janvier dernier, l’Argentine s’est d’un seul coup replongée dans le passé le plus dramatique de son histoire pour essayer de chasser et juger les démons de «la guerre sale» (1976-83). Quinze ans après le rétablissement de la démocratie, l’Argentine vit en effet depuis plus d’un mois au rythme presque quotidien de révélations,d’avancées spectaculaires dans les enquêtes et d’auto-critique. «L’intransigeance de la France, qui n’a jamais relâché sa pression sur l’ancien capitaine Astiz, et la pugnacité du juge espagnol Baltasar Garzon, chargé d’enquêter sur la disparition de 300 espagnols pendant la dictature en Argentine, ont permis d’entretenir l’espoir pour les associations humanitaires qui n’ont jamais renoncé dans leur lutte pour la vérité», analysent plusieurs responsables de l’opposition. Mais, les déclarations d’Astiz ont véritablement servi de détonateur et de prise de conscience, s’il en était besoin, estiment les observateurs politiques. D’un seul coup, les tabous sont tombés. La classe politique a d’abord essayé de trouver une faille judiciaire dans les lois d’amnistie protégeant les 1.200 militaires impliqués dans de nombreuses exactions et la disparition de 9.000 personnes (30.000 selon les organisations humanitaires). Mais, preuve quand même de la bonne santé de la démocratie argentine, la tentative s’est soldée par un échec en raison de diverses manœuvres politiciennes. Alors, même s’ils avouent dans les sondages ne pas y faire trop confiance, les Argentins se sont tournés vers la justice. Dans un premier temps, l’ex-capitaine Astiz, symbole de la «guerre sale», a été destitué au terme d’une enquête des autorités militaires ayant battu tous les records de rapidité. Mais l’ancien chef des opérations d’infiltration de l’Ecole mécanique de la Marine (ESMA), où ont été détenus ou torturés 5.000 disparus, devra encore répondre de ses actes devant la justice civile. Un rapport psychiatrique, ordonné par le juge fédéral, chargé d’instruire les 13 plaintes déposées, le considère apte pour être jugé tout en soulignant «des traces de perversité». Dans le même temps, le juge espagnol Baltasar Garzon découvrait que six militaires argentins, protégés par les lois d’amnistie, étaient titulaires de comptes numérotés en Suisse. Outre l’inévitable Alfredo Astiz, parmi les noms révélés par le Procureur suisse Carla Del Ponte, deux intéressent beaucoup les autorités argentines. Celui d’Antonio Bussi, gouverneur militaire de la province de Tucuman(1.200 km au nord ouest de Buenos Aires) sous la dictature et aujourd’hui gouverneur civil élu de cette même province a fait l’effet d’une bombe. Habitué à donner des conférences de presse avec une arme sur son bureau et à gérer sa province d’une poigne de fer, Bussi a pleuré en public, à la télévision, en reconnaissant l’existence de ce compte et en affirmant qu’il s’agissait uniquement de ses économies. Son cas, souligne l’opposition, pose clairement le problème de certains militaires de haut rang reconvertis dans la politique, en se protégeant derrière les lois d’amnistie. Le cas de Jorge Eduardo Acosta, surnommé «el tigre», est différent. Le compte en Suisse de cet ancien capitaine de frégate, considéré comme le véritable chef des opérations «spéciales» de l’ESMA, réputé pour son sadisme, aurait en effet été alimenté par l’Afrique du sud, selon des révélations de la presse argentine.Acosta aurait notamment participé à des opérations para-militaires, avec le commando «les chiens blancs», contre des opposants au régime de l’apartheid. Une enquête a été ouverte. L’Argentine veut ainsi continuer à fouiller dans ce passé tragique pour essayer de trouver une ouverture lui permettant finalement de juger les véritables coupables. Le chef de l’armée, le général Martin Balza, au cours d’une nouvelle autocritique publique, a lui-même reconnu l’existence de «procédures macabres» pendant la dictature. Mais, il a cependant souligné que «l’armée actuelle ne mérite pas de vivre en étant constamment soupçonnée de culpabilité». (AFP)
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