Une polémique oppose depuis quatre semaines au Maroc des associations féminines à un ministre sur le sujet controversé de la place des femmes intellectuelles dans l’islam. L’homme en question n’est autre qu’Abdelkebir Alaoui M’Daghri, qui occupe depuis 1985 le poste influant de ministre des Biens et des Affaires islamiques. «M’Daghri signe une charge virulente contre les intellectuelles, les partis, la presse et les associations féminines», écrit le journal «Libération» à la Une, sur un ton sec, attirant ainsi l’attention de ses lecteurs sur l’enjeu du débat. L’affaire a éclaté vers la fin du mois de décembre, à la suite de la publication par le journal séoudien «Achark al-Aousat» d’un article signé par M’Daghri sur la question des «droits de la femme dans l’islam». Qualifiant l’article de «bavure du ministre», «Libération», organe du parti de l’Union socialiste des forces populaires (opposition), a en outre décrit son contenu de «prose où l’inquisition le dispute au ridicule, à la misogynie et à la contradiction». Le ministre, lors d’une intervention au cours d’un séminaire à Rabat, et dont les propos ont été rapportés intégralement par le journal, exprima son mécontentement de voir des femmes écrire avec «légèreté» sur l’islam. «Il est regrettable de voir certaines femmes intellectuelles de ne pas avoir fait attention à la particularité qui caractérise la Charia (loi islamique), et qui l’a protégée des intrus depuis des siècles (...) Ces femmes (marocaines) ont commencé à écrire sur l’islam en rapportant des bizarreries... comme si elles étaient étrangères à cette Oumma (nation musulmane)», a-t-il dit. Etrangères à l’Oumma? Il enchaîna en citant deux livres considérés comme des best-sellers, «Les Voilées de l’Islam» de Hind Taarji et «Le Harem Politique, le Prophète et les Femmes» de Fatima Mernissi. Si le premier livre est en vente libre, le deuxième a été frappé d’interdiction par les pouvoirs publics depuis sa publication vers la fin des années 1980, sans aucune explication. Quoiqu’il respectait les efforts de recherche et de réflexion des deux écrivains marocaines, M’Daghri a considéré toutefois leur savoir comme étant «insuffisant» pour pouvoir interpréter les textes sacrés de l’islam. Le ministre a aussi tiré à boulets rouges sur les associations féminines, journaux et mouvements progressistes qui osent revendiquer la réforme de la Moudawana (le statut de la famille) en les accusant de soutenir «les campagnes de l’Occident contre l’islam». En 1994, les associations féminines, avec à leur tête l’Union de l’action féminine, avaient collecté «un million de signatures» en faveur de la réforme de la Moudawana, et elles s’apprêtent au mois de mars prochain à organiser une marche de 10.000 femmes à travers le Maroc pour «une révision des lois sur le divorce». Après mûre réflexion, le forum des femmes marocaines «Jossour», l’une des associations féminines les plus actives, réagit avec une lettre ouverte dont une copie a été publiée dans l’hebdomadaire casablancais «La Nouvelle Tribune» en disant: «Monsieur le ministre (...) nous considérons vos accusations contre les intellectuelles marocaines comme dangereuses et susceptibles d’engendrer la Fitna (désordre)». «Sachez, Monsieur le ministre, que les intellectuelles et associations féminines dont vous avez mis en doute l’identité et l’appartenance à l’islam, représentent l’avant-garde qui dénonce la situation déplorable des femmes». Jossour termine sa mise au point avec un certain humour: «Quant à vous, Monsieur le ministre, qu’avez-vous fait durant 13 ans pour promouvoir la condition de ces femmes honorables? Nous pensons que vous avez occulté la présence de quatre femmes ministres dans le gouvernement et nous sommes curieuses de savoir comment vous vivez cette cohabitation?». Le roi Hassan II avait nommé l’an dernier quatre femmes au rang de ministres, dans le gouvernement de technocrates dirigé par le premier ministre Abdellatif Filali. Parmi elles figurait la célèbre Nawal Moutawakil, ancienne médaillée d’or aux Jeux olympiques de Los Angeles en 1984. Ne s’attendant apparemment pas à une levée de boucliers et à la colère des femmes, M’Daghri, qui n’a aucune appartenance politique, a été contraint de rectifier le tir avec doigté en publiant deux communiqués successifs pour affirmer que son texte «ne comportait aucune accusation contre les organisations féminines» et que , «concernant certaines publications féminines, (il a) demandé à leurs auteurs de les réviser». (Reuters)
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