La poterie se meurt, la poterie est morte, les temps sont durs pour Assia... En effet, Iyâm âssia, comme on dit ici, ce village du Batroun n’était célèbre, ne vivait que par ses poteries. On y coule désormais des jours trop paisibles. La production, faute de demande, se fait anémique. Les marmites et les casseroles modernes à fond téflonné trustent évidemment le marché. Dernière à malaxer encore cette pâte couleur glaise, Fadia Youssef Lewoune a hérité le métier de sa belle-mère, aujourd’hui décédée. Au bout d’une route en lacets, partant de Rachana, passant par Ebrine, Bejderfel, Sourât, bifurquant à Halta vers la droite, on atterrit à Assia. Chez les Lewoune, comme dans toute maison villageoise libanaise, la famille se réunit en hiver autour de la traditionnelle «soubia». C’est là que s’est installée Fadia Lewoune, pour une séance de poterie «live». Elle s’assoit en tailleur, à même le sol. Devant elle, une vieille boîte à biscuit en fer blanc en guise de table de travail. Elle la saupoudre de cristaux pilés et prend d’un sac en plastique une mixture qu’elle commence à malaxer. Elle trempe les doigts dans de l’eau pour humidifier la pâte qu’elle pétrit. Ensuite, d’un geste précis, elle aplatit la boule pour en tirer une assiette creuse. Elle va peaufiner cette forme basique, y passer un galet bien arrondi pour égaliser la surface. Cette première mouture s’assèche à l’abri du vent et du soleil. Ensuite, Fadia y repasse le galet afin de rendre la surface intérieure bien lisse. Une fois bien séchée, l’assiette est «épluchée» avec un morceau de ferraille qui permet de l’amincir. Tous les deux ou trois jours, le galet joue son rôle de «pierre ponce». La préparation terminée, l’assiette peut passer au four. «Là, on met toutes les pièces à cuire pendant une heure et on les recouvre de braises». La pièce qui sort du four a des rougeoiements de feu. Elle est mise à refroidir à l’air libre. A ce stade-là, elle ne risque plus rien. Recette d’un savoir-faire en voie de disparition... Tout le secret de la réussite réside dans le mélange initial. «Trois mesures de «trabé delghéné» (sable de la région) pour une mesure de sels de cristaux» indique Fadia. Le sable est effrité, mis à sécher au soleil et ensuite trempé dans l’eau. Il passe par le tamis avant d’être laissé au repos afin d’en enlever toutes les impuretés. Ensuite, on le mélange à l’eau et aux sels. «On jette ce mélange qui a une consistance de «labane» sur une surface plane et propre» souligne Fadia Lewoune. «On le laisse devenir, petit à petit, pâteux pour pouvoir le travailler. Cela peut prendre entre deux jours et une semaine en fonction du climat. La pâte ainsi obtenue peut, si elle est conservée dans un sac en plastique à l’abri de l’air, être utilisée pendant dix ans». Deux articles très prisés: la «édré», assiette creuse dans laquelle on fait des œufs aux plats et la «mawkadé», brasero avec sa marmite et son couvert pour faire mijoter des plats en sauce... L’avantage de cette poterie c’est qu’elle garde les mets, hors feu, bien chauds. Le principal problème de fabrication, ce sont les fissures qui apparaissent sur les pièces. «C’est qu’elles ont été trop longtemps exposées au soleil» indique Fadia. «Dans ce cas, elles ne sont bonnes à rien. Il faut casser tout et refondre la poterie». La production d’Assia est particulièrement résistante à la chaleur. A l’instar du vin, elle se bonifie en vieillissant. «Il y a moins de vingt ans, nous avions des commandes qui atteignaient les 200 poêlons par semaine», souligne Fadia Lewoune. Restaurants, particuliers, vendeurs en gros ou en détail... la demande était importante. Elle a pratiquement disparu. «Aujourd’hui, nous n’en fabriquons pas plus de cinq par mois. Et encore, quand il y a une commande». Et d’avouer qu’elle-même, dans sa cuisine, utilise des ustensiles en téflon. «C’est plus pratique», dit-elle en un rire plutôt jaune ou couleur glaise... Il n’empêche qu’elle a transmis ce savoir à ses filles, qui ne demandent qu’à reprendre le flambeau... Aline GEMAYEL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats La poterie se meurt, la poterie est morte, les temps sont durs pour Assia... En effet, Iyâm âssia, comme on dit ici, ce village du Batroun n’était célèbre, ne vivait que par ses poteries. On y coule désormais des jours trop paisibles. La production, faute de demande, se fait anémique. Les marmites et les casseroles modernes à fond téflonné trustent évidemment le marché. Dernière à malaxer encore cette pâte couleur glaise, Fadia Youssef Lewoune a hérité le métier de sa belle-mère, aujourd’hui décédée. Au bout d’une route en lacets, partant de Rachana, passant par Ebrine, Bejderfel, Sourât, bifurquant à Halta vers la droite, on atterrit à Assia. Chez les Lewoune, comme dans toute maison villageoise libanaise, la famille se réunit en hiver autour de la traditionnelle «soubia». C’est là que s’est...