La culture yiddish lutte pour retrouver en Israël ses lettres de noblesse, mais semble inéluctablement promise à devenir l’apanage de rares lettrés, dans une société qui, cinquante ans après la création de l’Etat, cherche elle-même son identité.
«Israël a perdu son âme en abandonnant le yiddish», constate amèrement Mendi Kahn, artiste de 32 ans qui milite «contre l’amnésie ambiante».
Le yiddish, langue issue d’apports germaniques et slaves, d’hébreu et d’araméen, existe depuis dix siècles.
«Il témoigne de la vie, du folklore, de l’histoire des communautés juives d’Europe de l’Est. Près de dix millions de personnes parlaient yiddish avant la shoah», le génocide juif, explique Jean Baumgarten, chercheur au Centre national français de la recherche scientifique (CNRS).
Depuis sa création en 1948, Israël s’est délibérément détaché de ses racines de la diaspora, avec l’ambition déclarée de créer un homme juif nouveau contrastant avec celui du ghetto.
La langue hébraïque moderne s’est imposée au détriment du yiddish, qui régnait dans la communauté juive de Palestine avant la Seconde Guerre mondiale, et de sa culture dont les dépositaires ont souvent été anéantis dans les camps de la mort.
Selon Avi Nadra, directeur des programmes en yiddish de la radio israélienne, qui diffuse une heure par jour pour 150.000 auditeurs, «le yiddish entretient un lien organique avec l’histoire du peuple juif, ce qui est encore loin d’être le cas pour l’hébreu moderne».
Aujourd’hui, le petit monde du yiddish en Israël se retrouve en cercles plutôt fermés dans les bastions ultra-orthodoxes, le quartier de Méa Shérim à Jérusalem et la ville de Bné Brak près de Tel-Aviv.
Il y a cependant un regain d’intérêt dans le monde laïc, soutenu par un effet de mode ces dernières années. La chanteuse Hava Alberstein est au hit-parade avec un disque de chansons en yiddish et les acteurs du théâtre national Habimah font salle comble quand ils donnent des spectacles en cette langue.
«Le yiddish devient un signe extérieur de contestation», estime Mendi Kahn qui séduit les profanes avec des poèmes yiddish adaptés en rap, blues et jazz.
Déterminé à «s’inscrire dans le présent», M. Kahn a distribué 120 préservatifs avec mode d’emploi en yiddish, pour une journée mondiale du sida.
Ces initiatives ne parviennent qu’à freiner la lente disparition de la langue. La cinémathèque de Jérusalem a lancé en 1993 un festival du film yiddish, mais il n’y en a plus eu depuis. Une nouvelle tentative timide doit avoir lieu fin décembre.
Les rares journaux yiddish ferment les uns après les autres. Le dernier en date, Israël Shtima («La Voix d’Israël»), a cessé de paraître le mois dernier après 43 ans d’existence. Il n’avait plus que 1.500 abonnés dans le pays. « Le gouvernement ne s’y intéressait pas», déplore son fondateur, David Shotkfish, 83 ans.
«De toutes les façons, il n’existe plus de typographes capables d’imprimer de journaux en yiddish», observe M. Baumgarten. (AFP)

