«Avec 20 millions de personnes touchées par le VIH, on ne peut plus se contenter de mettre tout le paquet sur la prévention», a réaffirmé à Abidjan le Dr Peter Piot, directeur exécutif de l’ONUSIDA (programme commun des Nations Unies pour le sida), à l’adresse de l’Afrique sub-saharienne où vivent plus des deux tiers des quelque 30 millions de personnes atteintes par le VIH ou le sida dans le monde.
Maladies «opportunistes»
L’intervention du président français Jacques Chirac, dimanche à l’ouverture de la conférence, a donné un tour solennel à cette idée d’un «mécanisme de solidarité», défendue depuis longtemps par le secrétaire d’Etat à la Santé du gouvernement français, Bernard Kouchner.
Devant le coût exorbitant des cocktails de nouvelles molécules qui ont permis de faire reculer la mort par sida dans les pays occidentaux, les firmes pharmaceutiques ont été ainsi appelées à contribuer à la solidarité internationale.
«Il faut se battre pour obtenir des prix abordables», a commenté le Pr Awa Coll-Seck, directeur du département des politiques, stratégies et recherches de l’ONUSIDA.
Pour leur part, les représentants des bailleurs de fonds (Union européenne et Banque mondiale) n’ont guère manifesté d’enthousiasme à l’idée d’un recours aux trithérapies en Afrique.
«Il faut d’abord développer les soins de base avant d’arriver à des soins sophistiqués comme les trithérapies anti-VIH», difficiles à manier, a commenté le Dr Michel Pletschette de l’UE. Tandis que sa collègue, le Dr Lieve Fransen (EU), soulignait les dangers de donner la priorité à une maladie sur les autres dans des systèmes de soins «fragiles» et aux «ressources limitées». Elle a ainsi argué d’une «augmentation de mortalité de 13%», parmi les malades non infectés par le VIH qui auraient dus être hospitalisés, observée dans une étude menée à Nairobi.
De son côté, Mead Over de la Banque mondiale a calculé que, même avec des médicaments, obtenus à moindre coût comme au Brésil, le traitement d’1,4 million cas de sida africains «coûterait 10 milliards de dollars par an, pour les seuls médicaments, soit l’équivalent du produit national brut de la Côte d’Ivoire et cinq fois le montant total des financements avancés par la Banque mondiale, en 1996, pour l’ensemble des pays d’Afrique, tous secteurs confondus».
Autres préoccupations, selon lui, de la Banque mondiale: un meilleur recouvrement des impôts à l’intérieur des pays africains, pour financer les dépenses publiques, et la réforme des systèmes de santé.
«Les antiviraux? Pas possible au Mozambique. Sauf si on nous les donne gratuitement avec en plus l’argent pour les laboratoires d’analyses sanguines», a déclaré Rui Bastos Dos Santos, responsable du programme sida de ce pays qui compte «entre 8 et 10% d’adultes contaminés avec de grandes variations géographiques» (5 à 20%). «Est-ce que Chirac va me «les donner?», a-t-il ironisé. «Par contre, je suis pour renforcer les traitements des maladies opportunistes» qui affectent les organismes affaiblis par le VIH, a-t-il repris en s’indignant cependant du prix beaucoup trop élevé de certains d’entre-eux.
Un choix politique
Le traitement de certains de ces infections opportunistes peut en effet atteindre 20.000 dollars, répartis sur cinq ans, a-t-il indiqué.
«Tout cela est une escroquerie» s’insurge «à titre personnel» le Dr Pierre Chaulet, expert à l’OMS de la lutte contre la tuberculose.
«Des enfants meurent toujours de pneumonies curables et l’on veut diffuser des trithérapies, à l’effet à long terme encore incertain, alors que des villes d’Afrique, comme Bouaké, deuxième ville de Côte d’Ivoire, ne peuvent assurer en permanence la distribution d’un médicament aussi essentiel que le Bactrim», un anti-infectueux. «Quant aux efforts de baisse de prix d’une industrie pharmaceutique, assurée de voir ses volumes de vente augmentés, c’est une règle de supermarché, pas un cadeau», remarque-t-il.
Le Pr Jean-Paul Lévy, patron de l’Agence nationale française de recherche sur le sida (ANRS), observe pour sa part «l’évolution assez spectaculaire des discours: on ne tait plus l’absence d’antirétroviraux en Afrique qui était un vrai scandale».
«Mais il ne faut pas penser que les antirétroviraux vont déferler sur l’Afrique», ajoute-t-il. «Il serait irréaliste de croire que tous les malades seront pris en charge et c’est vrai que la prévention reste le message numéro un», a-t-il dit.
«C’est la première fois, avec le sida, que les pays en développement revendiquent le droit à la santé et cela embarrasse les pays de l’Ouest», estime le Dr Daniel Tarantola, résident aux Etats-Unis. «Les ressources consacrées à la santé ne sont pas immuables, car c’est un choix politique de consacrer plus ou moins d’argent à la santé», ajoute-t-il en critiquant l’approche de Mead Over.
«On ne peut ignorer les réalités économiques», rétorque le Pr Lars Kallings, secrétaire général de la société internationale du sida (IAS). «C’est une sorte de cynisme de donner de faux espoirs aux gens en les laissant croire qu’ils pourront avoir accès tout à coup à ces traitements, alors que cela ne pourra se faire que progressivement», a-t-il dit. (AFP)

