Elle pourrait être la devise de Madi pour qui le dessin est une indispensable nourriture quotidienne de l’œil, de la main et de l’esprit. Pendant des heures, il planche sur le modèle. Le corps féminin est pour lui une source inépuisable de formes, de proportions, de volumes toujours renouvelés. Il suffit d’une légère modification de pose pour que les rapports du tronc avec les bras, les cuisses, les jambes, la tête changent du tout au tout.
Or, dessiner, c’est d’abord saisir des rapports avant de les traduire en lignes. De cette saisie dépend la qualité du dessin. Plus elle est précise, plus le dessin, à condition que la main possède la maîtrise nécessaire, est probe, net, clair, évident.
Il suffit de regarder les grands dessins (70x100 cm) de Madi au fusain et au roseau pour s’en rendre compte. Ici le trait est souverain, chargé qu’il est de toutes les fonctions: non seulement abstraire de la masse anatomique les droites, courbes et contre-courbes de contour les plus décisives, mais aussi, et sans aucun artifice de modelage, de valeurs d’ombre et de lumière, suggérer le volume concret, le poids de la chair, la présence physique.
A peine, parfois, Madi fait-il déraper le gros fusain de plusieurs centimètres d’épaisseur qu’il aime utiliser afin d’obtenir une bande noire au lieu d’une ligne. Certains dessins sont entièrement réalisés par la modulation du trait qui commence large et se termine effilé. D’autres maintiennent une constante épaisseur de tracé, épaisseur qui accentue, dans les fusains, la puissante concision des lignes qui s’articulent en cascade, l’une rebondissant à partir de l’autre avec une économie, une flexibilité et une justesse magistrales.
On peut d’ailleurs compter les lignes: entre vingt et trente pour le corps selon la pose, en exceptant la tête, les mains et les pieds qui exigent des détails.
C’est dire la parfaite lisibilité de cette véritable écriture anatomique. Ecriture d’autant plus impressionnante que Madi, tout en respectant le modèle, amplifie et allonge les proportions afin d’obtenir le maximum d’effet de chaque courbe, exagérant souvent à dessin l’ossature et la musculature, la rotondité d’une épaule ou d’une cuisse.
Ses dessins deviennent ainsi de véritables architectures, de surprenantes constructions, d’inattendus paysages collineux.
Architecture, mais en mouvement: les traits sont d’une telle force d’impulsion que l’œil est entraîné dans leur formidable dynamique, participant, en le reprenant visuellement, au geste même qui les a engendrés. Et cela d’autant plus et mieux qu’ils se détachent, singuliers, aux confins de l’espace immaculé, parfaitement aéré, du corps qu’ils délimitent avec une rare autorité et une science consommée, celle qui décide où la ligne s’amorce et où elle s’interrompt, où elle se prolonge en une coulée continue et où elle se fragmente en segments coordonnés, embranchés ou enchaînés sans aucune hésitation.
Ne pas hésiter est essentiel dans de tels dessins: la moindre déviation de la main équivaut à un déraillement dans la mesure où certains tracés longs, du pubis à la cheville par exemple, sont d’une grande complexité anatomique malgré leur trompeuse simplicité.
Ce qui veut dire qu’ils exigent un niveau d’observation et un degré de concentration peu ordinaires: à vrai dire, les dessins de Madi réclament toujours ce degré et ce niveau exceptionnels. En suivant le chemin visuel qu’ils ménagent on se rend compte combien ces œuvres, qui semblent aller de soi, sont le résultat d’une pensée stratégique apte au calcul et à la réflexion appliqués au corps féminin qu’ils étoffent, exaltent et célèbrent avec une pudeur remarquable en comparaison de la joyeuse impudeur des peintures de leur auteur.
Les chevelures, remarquablement inventives, telles des végétations ou des algues exotiques, parachèvent le dessin du corps par une dernière démonstration de virtuosité graphique où le gros fusain fait merveille.
Encore une fois, Madi provoque le dessin, probité de l’art, en est également la noblesse. (Galerie Alice Mogabgab)
Joseph TARRAB
P.S. Les voies de l’erreur sont insondables, comme celle qui a transformé en initiative «bilieuse» l’initiative «ambitieuse» de Christine Tohmé au jardin de Sioufi («Regard» du 15/10/97).

