Les journaux européens estiment mercredi qu’avec le procès de Maurice Papon c’est le régime de Vichy dans son ensemble qui se retrouve sur le banc des accusés, même si nombre d’entre eux se demandent pourquoi si tard.
«Pourquoi si tard? Pourquoi quand même?», demande ainsi le quotidien suisse «Le Matin», de Lausanne.
Les supérieurs de Papon étant aujourd’hui tous décédés c’est «un procès pour l’Histoire», estime le journal, car «il y a quelque chose de dérisoire à ne demander des comptes en matière de crimes contre l’humanité qu’à un seul fonctionnaire de Vichy».
«La vérité était que la tragédie vécue par les juifs de la proclamation — en 1940 — des lois instituant leur statut d’exclusion n’avait intéressé que fort peu de monde» en France à l’époque, poursuit «Le Matin».
«La Tribune de Genève» se demande «si juges et jurés, pour qui la guerre appartient à l’Histoire, peuvent apprécier le contexte complexe dans lequel Papon a agi».
«Mais cela n’excuse pas la dérive d’un haut fonctionnaire qui a accepté d’être complice du génocide» et qui avait la possibilité de démissionner comme le fit le grand résistant Jean Moulin, ajoute le quotidien genevois.
Dans la presse suisse de langue allemande, le «Basler Zeitung» estime qu’«avec Papon, c’est aussi le régime de Vichy qui est devant le tribunal».
Pour le quotidien indépendant de Lisbonne «Publico», «un collaborateur reconverti à la Republique va être jugé pour crimes contre l’humanité: Papon au tribunal, la France au banc des accusés».
En Espagne le quotidien catalan «La Vanguardia» écrit également qu’avec l’ouverture du procès, «la France met son passé sous le régime de Vichy au banc des accusés».
Au Danemark, l’un des grands quotidiens danois, «Jyllands-Posten» (conservateur), estime que le «procès Papon en France est une accusation contre l’ensemble de l’appareil d’Etat, lequel, d’un jour à l’autre, a basculé au service du gouvernement français pronazi de Vichy».
Pour «Information» (indépendant, autre journal danois), «ce procès est exceptionnel, car c’est le premier procès qui jette la lumière sur le gouvernement français durant la guerre et sa persécution des juifs. Il est aussi unique parce qu’une personne comparaît devant la justice cinquante ans après le crime dont elle est accusée».
Pour «La Libre Belgique», ce procès va permettre de «faire remonter une bonne fois pour toute à la surface quatre années de malheur, que, au nom de la réconciliation nationale, quatre présidents de la République s’étaient efforcés de couvrir du voile de l’oubli».
Le quotidien populaire autrichien «Kurier» souligne le «changement de climat» en France qui a rendu possible le procès Papon. «Des années durant, tous les efforts pour entamer une instruction judiciaire ont été bloqués par le veto de personnalités de haut rang, dont l’ancien président François Mitterrand qui était lui-même fonctionnaire du régime de Vichy».
En Italie, «Il Manifesto», qui consacre deux pages au «préfet de la Shoa», souligne: «Le fait surprenant est que l’accusé est un fonctionnaire de l’Etat qui a poursuivi sa carrière dans l’Etat français depuis la fin de la guerre jusqu’à devenir ministre de la République».
«La Stampa» trace un portrait de Papon, «bourreau zélé et ministre». «Il a couvert la chasse aux juifs au temps de Pétain. Cinquante ans plus tard, il est jugé pour crimes contre l’humanité, les seuls imprescriptibles».
A Belgrade, le quotidien progouvernemental serbe «Politika» estime que ce procès est celui de «l’autre France, que tous ses présidents, à l’exception honorable de Jacques Chirac, cherchaient à oublier».
«Le procès de ce vieillard au visage de pierre et au regard perçant est en quelque sorte celui de la face cachée de l’Etat français, que l’on connaissait mais insuffisamment car on se refusait à la dévoiler, du général de Gaulle à François Mitterrand», ajoute-t-il. (AFP)

