C’est gravé noir sur cuivre sur une plaque collée sur une sculpture ad hoc à l’entrée du petit jardin qui héberge les œuvres des artistes des trois premiers symposiums. C’est même inscrit sur un panneau à la sortie de l’autoroute.
On reste interdit, perplexe, ne sachant s’il faut en rire ou en pleurer. Ce titre canulardesque est «décerné» par les anciens de l’INSEAD, sectionLiban, «avec la collaboration de l’Unesco» (entendre sa représentation à Beyrouth). Autrement dit, les Basbous n’y sont pour rien, sauf qu’ils ont eu la faiblesse de se prêter complaisamment au jeu.
Il est clair que les deux institutions en cause, si sérieuses et honorables soient-elles, n’ont aucun titre à «décerner» de pareils titres ni aucune compétence pour désigner la «capitale mondiale» de la sculpture de plein air ou autrement, et la désigner à Rachana.
On dira que ce n’est pas grave, que c’est encore un exemple comique de l’immodestie et de l’inclination typiquement libanaises à l’exagération caricaturale, ce qui, par cela même, ne porte à aucune conséquence, qu’au fond c’est une façon maladroite mais sincère d’exprimer l’enthousiasme pour l’œuvre des frères Basbous, etc.
Si on peut l’admettre à la rigueur pour les anciens de l’INSEAD, il est plus difficile de digérer la légèreté et l’inconséquence avec lesquelles l’Unesco se compromet dans des jugements à l’emporte-pièce. Est-ce ainsi que cette organisation internationale, qui est censée promouvoir les arts, les lettres et les sciences et protéger le patrimoine culturel de l’humanité, prend d’ordinaire ses décisions? Et d’abord l’Unesco, ce qui s’appelle l’Unesco et non son bureau à Beuyrouth, est-il seulement au courant de cette initiative saugrenue, ne s’agit-il pas d’un malentendu pur et simple?
Il y a bien une attestation (les organisations de l’ONU n’ont jamais eu le sens du ridicule), signée par le représentant de l’Unesco à Beyrouth, félicitant les trois frères Basbous, Michel, Alfred et Joseph d’avoir fait de Rachana un «haut-lieu de la culture», appréciation tout à fait à sa place, juste et véridique.
Transformer le «haut-lieu» en «capitale mondiale» relève de la désinvolture la plus cavalière, pour ne pas dire plus, et de l’insulte au public, qui se voit berné d’autorité.
Cette histoire est d’autant plus désolante qu’elle est la première tache au blason de Rachana, qui a toujours su le maintenir parfaitement propre.
Au nom de la simplicité, de la rigueur, de l’exigence morale qui ont toujours guidé les Basbous, Rachana aurait dû carrément refuser d’accepter ce titre illégitime.
Une erreur a été commise. Il est toujours temps de la réparer en enlevant le panneau et la plaque pour retrouver, dans la modestie, l’ouverture d’esprit, la probité professionnelle et artistique et l’hospitalité traditionnelles, le rôle de «capitale libanaise» de la sculpture, si l’on tient absolument à être la «capitale» de quelque chose, comme certains ne peuvent dormir tranquilles qu’en se sachant «président» de club ou de cantine.
Le mieux, c’est de se vouloir Rachana, tout simplement, encore et plus pleinement Rachana que jamais, ce qui dispense des titres, certificats et boniments à l’usage des touristes. Rachana, dans l’authenticité originelle de sa mission, dans la droite ligne de son ouvrage, dans la beauté de la geste fraternelle, familiale et maintenant dynastique, dans son rayonnement et sa puissance d’attraction artistique.
Le jour où le directeur général de l’Unesco viendra dévoiler une plaque avec le cérémonial habituel, nous serons les premiers à applaudir. Mais se suffire des anciens d’un institut parisien, et «avec la collaboration de l’Unesco» par-dessus le marché, dans un stupéfiant renversement des rôles, c’est purement et simplement un scandale, ou je ne m’y connais pas.
Œuvres de beauté
Même avant de rencontrer la procession immobile des statues sur les côtés de la route menant au chantier du symposium qui jouxte la maison d’Alfred, grand ordonnateur des choses, d’une énergie et d’une verdeur incroyables malgré l’âge, on constate l’influence diffuse des Basbous sur la construction des maisons du village: pas une qui ne tienne à utiliser la pierre, de préférence brute et vive, telle qu’elle était agencée dans les murets des oliveraies en terrasses. Entre Rachana et la pierre, c’est un pacte qui se renouvelle et ce n’est peut-être pas par hasard que Michel et ses frères ont poussé ici, noueux comme les oliviers du cru.
Le chantier du symposium est bordé de terrains plantés d’oliviers et d’autres essences qui sont de véritables poèmes bucoliques, tant par les proportions, les matériaux, le sol jonché de pierres, les murets protecteurs, que par les arbres et leur dispositif. Tels qu’ils sont, ils ont quelque chose des jardins zen, malgré les arbres. On pourrait passer des heures à méditer sur leur miraculeux amalgame de rusticité et de subtilité. Il y a là, manifestement, une leçon à retenir. Ceux qui les ont aménagés étaient de véritables artistes, capables de toucher et d’émouvoir, bien qu’ils ne l’aient ni su ni voulu. Il faudrait les préserver, sinon comme œuvres d’art, du moins comme œuvres de beauté.
Eux aussi, comme tant d’autres «jal» dans la montagne libanaise, font partie du patrimoine et méritent d’être entretenus et conservés, ne serait-ce que comme témoignage d’un accord profond, d’une harmonie physique et spirituelle entre l’homme, le paysan de jadis, et son milieu, que l’on appelle aujourd’hui environnement et qu’à ce titre on cherche à protéger et préserver.
Les arbres sont aujourd’hui recouverts d’une fine poussière de calcaire et de marbre qui argente les troncs et les feuillages, poussière produite par les disques à rotation rapide qui entaillent les blocs choisis par les six sculpteurs invités, eux-mêmes saupoudrés de la tête aux pieds, comme des meuniers. A la différence qu’ils portent des masques pour épargner leurs poumons... (à suivre).
Joseph TARRAB

