Dans la cathédrale illuminée de St.-Jean-Marc à Byblos, le piano, sous la voûte de la nef centrale, avait ce soir-là une résonance particulière. La beauté et la piété du cadre se reflétant sur les accords châtoyants de Ravel, les arpèges impétueux de Beethoven et la rêverie un peu mélancolique de Schubert.
Né à Wedel près de Hambourg, Sebastian Knauer a une très longue complicité avec le clavier. Ses premiers pas dans une carrière jalonnée de succès remontent à ses cinq ans… On pense à Mozart bien entendu, mais tous les musiciens n’ont-ils pas en quelque sorte le même attachement, la même ferveur et le même zèle pour la musique qui coule dans leurs veines de source sûre! Aujourd’hui Sebastian Knauer que ses nombreuses tournées l’ont conduit un peu partout dans le monde, est l’hôte d’une nuit d’été sur les rives libanaises, à l’ombre de la très ancienne citadelle de Byblos.
«Puisque Dieu m’a donné un cœur joyeux, il me pardonnera de l’avoir servi joyeusement», avait confié un jour Haydn, en commentant son œuvre. C’est sous les auspices de cette même phrase que les premières mesures de la «Sonate en do mineur (Hob XIV 20)» ont été entamées par Sebastian Knauer, comme un subtil hommage à l’esprit des lieux où sommeillent un autel et des vitraux attentifs à ce flot merveilleux de notes révélant une grande richesse d’invention mélodique… Une inspiration généreuse, une franche spontanéité, de la souplesse dans le contrepoint, voilà des qualités de narration pianistique qui ne donnent jamais à l’auditeur l’impression de recherche ou d’effort, c’est tout cela à la fois Haydn avec la maîtrise de ne jamais toucher aux extrêmes d’une émotion ou de s’y appesantir…
Carillons et miroirs
Changement radical de ton et d’atmosphère avec la «Vallée des cloches» de Maurice Ravel où le piano tinte comme des carillons. Une fois de plus est-ce que en discret hommage à cette église où les cierges sont certes éteints mais tout aussi présents? Suivent ces «miroirs» où la virtuosité ne le cède en rien à la recherche de la couleur et à l’expression de certains sentiments indéfinissables. Et toujours de Ravel, cette «aubade du bouffon» intitulée justement «Alborado del gracioso» où l’auteur de «l’enfant et les sortilèges» entreprend à travers les touches du piano une authentique sérénade espagnole aux harmonies marquées et aux rythmes incisifs. Monde sonore enchanté où les timbres s’associent avec une surprenante liberté, avec le seul souci de traduire une expression ou d’obtenir un effet patiemment recherché…
Si le «clair de lune» au dehors jetait sa lumière argentée sur le parvis de l’église bercée par le roulis de la mer au loin, à l’intérieur, sous ces voûtes, la musique de Beethoven a submergé littéralement l’auditoire. La sonate «Quasi una fantasia» op.27 appelée «Clair de lune» (titre donné par le poète Rellstab et non par Beethoven) débute sur un adagio qui s’attarde en une rêverie mélancolique. Voix pleine de douceur et de vigueur à la fois où les sentiments débordent sur fond d’arpèges torrentiels et d’accords impétueux après un premier élan composé de retenue et de timides espoirs qui fondent brusquement en un déchaînement échevelé. Un sommet du répertoire pianistique romantique, restitué ici avec un éclat de joyau.
Pour terminer, du Schubert. Cette «sonate en mi mineur» illustre avec éclat l’amour de l’auteur des «impromptus» pour le piano, instrument dont il jouait fort bien sans être toutefois un virtuose comme Weber ou Liszt. On retrouve dans cette narration fluide, rêveuse, et par endroits déchaînée, toutes les ressources nouvelles de «pianoforte». Avec aussi une coupe classique mais peu rigoureuse où le thème se transforme au fur et à mesure de son développement. Lyrisme contenu, originalité certaine, atmosphère oscillant entre la joie et la tristesse avec des débordements à la fois subits et furtifs, cette sonate pleine d’une insaisissable poésie s’échappait en douce, par bribes et bouffées sonores par les portes grandes ouvertes de l’église pour rejoindre le silence d’une nuit de fin d’été… Splendide talent de Sebastian Knauer dont la musique ce soir-là était aussi intense et fervente qu’une prière…
Par-delà l’émotion d’une indicible élévation spirituelle, il y avait surtout ce jeu puissant et limpide, même dans les passages les plus brillants… Voilà une interprétation jaillie de main de maître, car rien n’était dépourvu d’expression dans les versions proposées.
Edgar DAVIDIAN

