Qui, habituellement, dit la «Neuvième Symphonie», sous-entend que Beethoven a arrêté là ses compositions symphoniques. Il y aurait pu en avoir une «dixième» car il en avait commencé l’écriture.
Cette ébauche est en train d’être interprétée pour la première fois, à Washington, par l’Orchestre symphonique national, sous la direction de Léonard Slatkin, connu pour ses choix éclectiques.
Depuis la mort du célèbre compositeur en 1827, tout le monde rêvait de retrouver et de codifier ce manuscrit, dont il parlait dans l’une de ses dernières correspondances. L’un de ses proches avait même confié que Beethoven l’avait interprété au piano à son intention.
En 1980, un musicologue britannique, Barry Cooper, spécialiste du journal musical que Beethoven avait tenu tout au long de sa vie, a pu identifier les premiers jets de cette nouvelle symphonie. Les premières notes remontent à 1821 mais la majeure partie de la partition a été écrite en même temps que la «Neuvième» entre 1822 et 1825. Cooper a estimé qu’il disposait de suffisamment de matière pour reconstituer le premier mouvement et pour donner une idée de ce que le compositeur avait en tête.
Il a ainsi raccordé 200 mesures, puis les a harmonisées et orchestrées. Après cinq ans de travail, il a présenté une version pouvant être interprétée. L’accueil en fut mitigé. «L’inspiration, c’est Beethoven, la transpiration c’est moi», affirmait Cooper quand on lui demandait quel pourcentage de la partition était de lui. Il soutenait que «tout le matériel thématique, et le concept de base sont de Beethoven. Je n’ai fait que remplir certains vides, en essayant de suivre la ligne générale. Et j’ai pris soin de mettre complètement de côté tout mon savoir et mon instinct créateur».
Intériorisation
Cette reconstitution, que l’Orchestre symphonique de Birmingham a gravée sur CD, porte sur un seul mouvement d’une durée de 15 minutes. Sa structure ne ressemble en rien à celles des neuf autres symphonies. Cooper a été intrigué par une réflexion inscrite en marge de la partition, «venez, venez et conduisez-moi à la transfiguration». Il en a déduit qu’il s’agissait là d’une descente en soi, alors que la neuvième Symphonie a des accents cosmiques.
Il relève également une réminiscence d’une mélodie de la «Symphonie Pathétique». Autre observation: à l’instar des symphonies de Beethoven portant des numéros pairs, la «Dixième» développe de délicates harmonies, alors que les opus à numéros impairs, particulièrement la «Neuvième» ont des résonnances épiques et héroïques.
Les musicologues reconnaissent à l’unanimité la qualité de l’effort déployé par Barry Cooper. Mais ils soulignent que tout génie est par définition imprévisible. Beethoven était si fort que partant d’une vision donnée, il pouvait le plus aisément du monde aboutir à une autre totalement différente. Cooper répond qu’il voulait simplement mettre à la portée du public cette amorce de symphonie, au lieu qu’elle ne reste un document d’archives.
Pour sa part, l’Orchestre symphonique national de Washington inscrit au même programme cette œuvre ainsi restituée, et la «Neuvième Symphonie». Son chef Léonard Slatkin clarifie ce point: «Inévitablement lorsque l’on interprète la «Neuvième», tout le monde oublie ce que l’on a exécuté d’autre. En présentant ce qu’aurait pu être la «Dixième», le public se rappellera que nous avons fait autre chose que d’interpréter la «Neuvième Symphonie»».

