Les habitants de Tabarja sont en émoi et menacent d’organiser des sit-in. Leurs falaises sculptées par l’érosion, souvent comparées au site de la grotte aux pigeons, sont en danger. La plage de sable, où viennent pondre, en septembre — octobre, une centaine de tortues de mer, risque de disparaître. En effet, le projet de construction d’un complexe touristique sur le bien-fond numéro 448 prévoit de raser à l’explosif ces rochers «à la formation géologique unique au Mont-Liban»; de remblayer la mer sur une surface de 20.000 mètres carrés et, par conséquent de rayer à jamais de la carte la seule plage de sable de tout le secteur de Tabarja. Un lieu privilégié où, répétons-le, des tortues de mer viennent pondre (115 œufs cette année), ponte dont une partie a été transportée vers la réserve naturelle de l’île du Palmier, à Tripoli. «Les tortues ont la fonction importante de nettoyer l’eau de mer des méduses. Elles ont un grand impact sur la vie marine, sur la santé de la mer», explique l’écologiste Abdallah Zakhia qui rappelle pour l’occasion que le Liban a signé des protocoles internationaux à Barcelone (1976), Gênes (1985) et Rio de Janeiro (1994) pour la protection de la faune et de la flore et pour la sauvegarde de la biodiversité dans la nature. Me Zakhia est, en tant que juriste, conseiller juridique de la mission d’experts américains, français et libanais chargés actuellement de mener une étude de la côte libanaise pour le compte de la Banque mondiale. Il souligne que «suite à une analyse préliminaire, ces experts ont demandé au gouvernement libanais d’arrêter le remblaiement de la mer ainsi que les travaux sur la côte en attendant les résultats de leurs travaux, prévus en principe pour octobre prochain».
Le comité de la «Protection de l’environnement du Kesrouan» appelle pour sa part à une mobilisation générale pour la préservation de ces falaises… «Les carrières du Kesrouan ont détruit une grande partie des sites naturels de la région… Que les autorités nous laissent donc un semblant de nature», dit Abdallah Sfeir, membre du comité. Il souligne la possibilité de «concevoir ce projet de construction tout en tirant profit de la beauté des lieux. Notre économie veut tabler sur le tourisme; pensons alors à préserver nos richesses naturelles qui seules attirent les touristes…»
«C’est un coin qui a bercé mon enfance et il est devenu de surcroît notre seule plage de sable publique», proteste de son côté une habitante de Tabarja qui ajoute que «la destruction du paysage est un crime injustifiable».
Les investisseurs
Dans le camp d’en face, M. Fakhri Mansour, un des propriétaires du bien-fond 448, souligne que pour une des rares fois des fonds revenant d’Afrique vont être employés au Liban. «30 millions de dollars, dit-il, vont être investis dans ce projet qui a eu l’aval de toutes les autorités publiques: la Direction générale de l’Urbanisme, les ministères du Transport, des Travaux publics et de l’Environnement. Nous sommes en règle à 100%».
Du côté des officiels, M. Fayçal Abou Ezzeddine, conseiller du ministre de l’Environnement, indique que «le permis n’autorise pas le propriétaire à exploiter plus que son terrain». Il affirme qu’il «est strictement interdit de toucher aux rochers, à la plage de sable et à la mer. Les promoteurs ne doivent pas dépasser les limites de leur bien-fond. Notre politique est claire en ce qui concerne la préservation de la beauté naturelle du littoral…»
L’urbanisation sauvage de la côte a déjà défiguré une bonne partie du littoral et entraîné la destruction de l’environnement. Aujourd’hui, à Tabarja, une catastrophe est en l’air. Peut-on l’éviter avant de sonner le glas d’un nouveau deuil écologique?
May MAKAREM
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