Il est difficile d’imaginer deux mondes plus différents: l’un en intensité intérieure, l’autre en extension extérieure, l’un sobre en couleurs, l’autre pétaradant, l’un aspirant à l’essentiel, l’autre à la narration anecdotique.
Les deux artistes possèdent un sens développé de l’enfance.
Houri Chekerjian hisse celle-ci au surnaturel: dans «La Bénédiction», l’enfant impose sa main sur le globe terrestre en signe de bénédiction, et le regard de «L’Enfant Clairvoyant» transperce l’écran du visible pour atteindre à l’invisible.
Julie Bou Farah se met elle-même en état d’enfance, adopte une vision, une mentalité, une démarche juvéniles, voire infantiles. Elle refuse de quitter le vert paradis des amours enfantines, tandis que Houri Chekerjian veut dépasser l’enfer des réalités «adultes» quotidiennes vers l’éthérique paradis des amours angéliques et spirituelles. L’une et l’autre recherchent un état de grâce, dans deux directions diamétralement opposées.
Les œuvres de Houri évoquent, dans la profondeur du regard magnétique, hypnotique, envoûtant de ses figures en gros-plan, des portraits d’outre-tombe ou plutôt d’outre-monde.
Toute l’expressivité de ces portraits à la pleine frontalité, construits en forme ovoïdale autour de la longue cheminée rectiligne d’un nez aboutissant à une bouche fine et délicate aux lèvres closes sur un sourire énigmatique, à la fois doux et distant, tendre et ironique, bouche parfois esquissée à moitié, se concentre dans les yeux énormes dessinés selon une puissante et symétrique géométrie. On ne les regarde pas: par leur fixité mystérieusement affable, ce sont eux qui vous scrutent et vous interpellent, comme s’ils transmettaient un message venu d’ailleurs.
Et, du reste, le visage, qui occupe la totalité de la surface, semble lui-même surgir, telle une apparition sévère et bienveillante, irradiant des ondes positives, du fond d’un bleu cosmique, nocturne et lumineux. Un bleu qui, parfois, est le même que celui des yeux touchés d’un éclat de gemme et d’intelligence supérieure. Un bleu qui envahit, dans des tonalités céruléennes plus claires, nuancées de blanc et de violet, la peau translucide du visage. Ce sont des icônes, mais qui n’ont rien à voir avec celles des églises et des Eglises.
Ces effets sont obtenus, sur un épais papier teinté (bistre, violet) à la texture très rêche, fait main, par l’application de nombreuses couches de pastels minéraux rares et précieux, fabriqués artisanalement (lapis-lazuli, outremer, etc.) et dilués dans divers médiums, après traitement du support, à l’envers, par des fixatifs pour en favoriser la rigidité et la capacité d’absorption. La teinte du papier a une telle présence qu’elle participe, à nu, dans certaines parties, à l’effet d’ensemble.
Dans «Regard de l’au-delà», la forme ovoïde du bas du visage est prolongée dans le crâne chauve acrocéphale, en pain de sucre, comme si le vertex avait été rabattu vers l’avant et frontalisé de façon à révéler le Chacra suprême, le Lotus aux mille pétales, symbolisé par une houppe ronde d’un bleu intense sur la peau rosée.
La notion de portrait est ici supplantée par l’image emblématique d’un Jivan Mukta, un libéré vivant, ultime réalisation de la condition humaine.
Faire semblant
Julie Bou Farah gravite, elle, depuis sa sortie de l’académie, il y a quelques années, dans le même circuit. Sur les sept œuvres présentées, six sont de 1997 et une de 1994.
Bien qu’il n’y ait pas à proprement parler d’évolution dans la représentation, rues, autos, maisons anciennes, champs, arbres, fleurs, personnages, animaux dessinés avec la maladresse voulue d’une naïveté enfantine simulée, sa conception de la toile, où elle utilise, à part l’huile, le fusain pour croquer des silhouettes ou griffonner des graffiti, semble s’être considérablement étoffée.
Si l’on compare la «Red Tile» de 1994 à la «Top View» de 1997, il est évident qu’elle a acquis une maîtrise beaucoup plus grande dans l’ampleur et les techniques de composition, dans l’ajustement de perspectives multiples et contradictoires bi-dimensionnellement aplaties et dans l’usage de couleurs nombreuses, fortes et vives d’une manière équilibrée et harmonieuse.
«Top View» est habilement construite comme un ensemble de figures géométriques complexes imbriquées les unes dans les autres. Il suffit d’effacer les détails pour qu’elle se transforme en composition abstraite bien intégrée.
Ici, Julie Bou Farah dépasse la fraîcheur ludique des panoramas urbains bourrés de notations, comme «Down-Town», vers une facture qualitativement différente bien qu’apparemment semblable.
Parmi les jeunes artistes, elle a sans conteste une place à tenir, bien à elle. Comme le héros du «Tambour» de Günter Grass, elle a, semble-t-il, décidé de ne pas grandir: d’ailleurs, y a-t-il vraiment des raisons de ne pas s’en tenir là dans notre fichue réalité ordinaire? Elle a de l’étoffe, mais peut-elle indéfiniment feindre l’enfance et jouer à faire semblant? De ce jeu, personne n’est dupe, et elle, qui connaît tous les simulacres et les ruses, moins que les autres (Galerie Janine Rubeiz).
Joseph TARRAB


Poutine estime que le conflit en Iran a détourné l'attention de Washington de l'Ukraine