La scène, ce sont trois murs blancs, un ensemble bureau-chaise gris en fond de décor. Une lumière blafarde baigne le tout. Cela ressemble à s’y méprendre à un bunker. Une jeune fille, l’air tout à fait comme il faut, scrute l’endroit où la caméra est fixée au plafond. La porte s’ouvre. Deux hommes entrent, puis une femme. Les quatre personnages ainsi réunis s’observent, s’épient, sous le regard froid de la caméra. Pendant plus d’une quinzaine de minutes, le dialogue se limite à la gestuelle. Les plaignants se poussent les uns les autres pour être sous l’œil de la caméra. Les gestes sont répétés, les mimiques sont exagérées. Les sourires, larges, finissent par se figer, les attitudes se font obséquieuses, les tics nerveux… Les quatre protagonistes en deviennent petit à petit grotesques. Chacun salue la caméra à sa manière: qui d’un rictus charmeur, qui d’un mouvement militaire de la main.
Le rapport à la caméra va faire exploser tout vernis social, chacun se révélant tel qu’il est, sans camouflage.
On commence enfin à parler. Chacun va déposer, avec ses mots à lui. L’homme en costume porte plainte contre le boulanger qui lui vend du pain avarié; la femme maquillée se plaint des mendiants qui font fuir la clientèle de sa boutique; la jeune fille dénonce un voisin qui organise des réunions «louches» avec des barbus; Illia, le quatrième protagoniste, proteste contre la perte de ses papiers d’identité. Ils déposent et redéposent, occupant à tour de rôle l’unique chaise qui trône au centre. Le rythme s’accélère, les interventions se chevauchent dans une ronde folle… Clac, rupture totale de rythme. Changement de cap à 180°. Un sirocco silencieux emporte le désordre verbal, presque fou, des personnages. Les voici pris d’un étrange «fascisme» de comportement. Ils se font pontifiants. Les «il faut faire ceci ou cela» pleuvent dru. Ils essaient de sortir d’une situation qui leur semble inextricable. Les murs qu’ils cherchent à franchir ne sont que les limites qu’ils ont dans la tête. Telles des mouches prises au piège, ils se cognent aux parois. Dans une tentative désespérée de se libérer...
Rabih Mroué signe une mise en scène bien orchestrée. Le travail scénique des acteurs est convaincant. Malgré cela, le public a du mal à suivre jusqu’au bout...
Un travail
de neuf mois…
Rabih Mroué en est à sa septième création. Dans «Extension 19», il se dégage de toute règle théâtrale. On peut crier au casse-cou. Ce n’est pas l’avis de l’intéressé qui se sent «léger». «Je ne suis plus, dit-il, tenu par tout ce qui est règles. Comme un «accro» de la drogue qui se débarrasse, après une lutte difficile, de la dépendance qui l’empêchait de vivre».
Il ajoute qu’à son sens le théâtre est «un art ouvert, qui a un large champ d’action. On ne peut l’enfermer dans un carcan».
L’audace théâtrale de Mroué a plu à beaucoup et perturbé certains. «On a voulu me rattacher à une école, à une famille de pensée», reprend Rabih Mroué, partisan, à l’en croire, d’une nouvelle voie. «Je ne pense pas avoir inventé un nouveau théâtre», reconnaît-il cependant. «Mais je crois, en revanche avoir créé un vrai espace de discussion».
«Nous avons travaillé, indique-t-il, à six pendant neuf mois: les quatre acteurs, Elie Adabachi, Rita Daccache, Abla Khoury et Zahdi Nassar; le scénariste Tony Chakar et moi-même. Notre travail a consisté à extirper de nous les habitudes, les réflexes, tout ce qui nous conditionnait en tant que professionnels du théâtre. Ensuite, poursuit-il, nous avons divisé le thème en plusieurs sous-thèmes sur lesquels nous avons improvisé. Tout cela a été enregistré sur cassettes. Puis, Tony et moi avons visionné ces bobines pour en prendre les morceaux les plus forts, les plus parlants. Nous les avons mis bout à bout. Ce premier résultat a été soumis aux acteurs et a encore subi un remodelage, des réajustements».
Rabih Mroué souligne que grâce à ce travail, il a pris «de la distance par rapport au théâtre. Je me sens plus libre dans mon approche». La comédie noire qu’il a présentée ne l’est pas au sens classique du terme. «Les personnages sont banals. Ils expriment une angoisse, une peur que nous avons tous face à l’avenir. C’est une critique de la classe moyenne qui veut être toujours dans le cadre de «l’autorité», et qui se retrouve désabusée quand il n’y a plus d’autorité, plus d’ordre». Et il fait remarquer que son théâtre est «sur le Liban».
Avec «Extension 19», Rabih Mroué estime avoir amorcé un virage décisif dans sa carrière. «Avant, je posais les mêmes questions, mais de manière plus édulcorée. Avec cette pièce, je suis plus agressif, plus authentique».
De ce théâtre labellisé expérimental devrait jaillir un théâtre d’avenir...
Aline GEMAYEL
* Représentations: mardi 9 et jeudi 11 à 22h; samedi 13, dimanche 14 et lundi 15 à 20h, au théâtre de l’UL, Raouché.
A noter que dans le cadre d’«Ayloul», «Pop Corn» fait défection. Cette pièce de Fadi Abou Khalil ne pourra se jouer à l’Irwin Hall (LAU), comme prévu, car l’actrice, Natacha Antenollo Achkar, est souffrante. Souhaitons-lui prompt et total rétablissement.

