Depuis la chute du communisme, les dirigeants albanais ont compris tout l’intérêt que leur pays, le plus pauvre d’Europe, pouvait tirer du développement du tourisme.
Bordée par l’Adriatique sur plus de 300 kilomètres de côte, bénéficiant de 2.400 heures de soleil par an — comme la Grèce —, l’Albanie est a priori bien placée pour conquérir une part non négligeable du marché mondial des vacances.
Même si nombre de ses trésors archéologiques ont fait l’objet de pillages lors des récentes semaines d’anarchie qu’a vécu le pays, l’Albanie est riche d’un passé gréco-romain que lui envient ses voisins.
Ses montagnes septentrionales, coupées du monde pendant des décennies, font le bonheur des amoureux de la nature: elles abritent encore des loups, chacals, ours et lynx, sans compter les aigles, érigés en symbole de la nation.
Mais la perspective d’une nation balkanique ouverte au tourisme de masse est encore loin.
Il faudra d’abord débarrasser le territoire des quelque 700.000 bunkers construits sous le règne paranoïaque du dictateur stalinien Enver Hodja. Asseyant son régime autarcique sur la peur d’une invasion étrangère, il avait également parsemé les champs et prairies du pays de piques acérées sur lesquelles se seraient empalés d’hypothétiques parachutistes ennemis.
Problème d’image
L’insurrection généralisée qui a frappé le pays en mars, le pillage des stocks d’armes militaires et le chaos qui s’est ensuivi n’ont bien évidemment rien fait pour restaurer l’image du pays à l’étranger.
Certes, le relatif succès du scrutin législatif des 29 juin et 6 juillet a redonné l’espoir d’une prochaine normalisation politique qui ouvrirait la voie à une reconstruction économique. Mais un million d’armes sont toujours en circulation dans le pays, et le Sud, aux mains de bandes armées, est incontrôlable. Bref, comme le dit un diplomate occidental qui a le sens de la litote, l’Albanie a «un petit problème d’image».
Les infrastructures actuelles ne sont pas non plus à proprement parler propices au développement d’un tourisme de masse. Nul ne sait par quel miracle la distribution de l’eau et de l’électricité fonctionne encore. Quant aux routes albanaises, envahies par un parc automobile en hausse vertigineuse depuis le changement de régime — sous le communisme, il était interdit de posséder sa propre voiture —, elles comptent parmi les plus mauvaises d’Europe.
Pour Vasillaq Spaho, ministre du Tourisme dans le gouvernement sortant de Bashkim Fino, le développement des infrastructures est la deuxième priorité des autorités, après la restauration de la loi et de l’ordre.
«Nous ne pouvons pas prétendre développer le tourisme, ni aucun secteur de l’économie, si nous n’améliorons pas les infrastructures», souligne-t-il.
Mais l’entreprise n’est pas mince. Elle pourrait prendre dix ans, reconnaît Spaho, et ne sera en tout cas pas menée à bien sans aide étrangère.
Un café sur un bunker
Avant les récents troubles, une mission de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) avait conçu un plan de développement à long terme de l’«éco-tourisme» en Albanie. Pour accueillir un million de touristes d’ici à 2010, il manque encore 60.000 lits dans les hôtels bon marché.
Un million ? Le chiffre paraît bien optimiste. En 1996, à peine 60.000 étrangers ont visité le Pays des aigles, dont la moitié, en vacances dans l’île grecque de Corfou toute proche, n’ont fait qu’une escapade d’une journée dans le sud de l’Albanie.
En 1993, le gouvernement a instauré un train de mesures fiscales pour inciter les entreprises étrangères à investir dans la réhabilitation des infrastructures.
Zakaria Rashed, dont la société, Mak Albania, construit près de Durrës un complexe touristique de luxe, ne trouve pas seulement ces mesures insuffisantes. Le véritable problème, estime-t-il, c’est l’insécurité.
«Il faut convaincre les gens qu’ils n’ont pas besoin d’être armés pour se protéger».
Lui-même ne prend pas de risques. Le chantier qu’il dirige est gardé par trente hommes armés.
Un peu plus loin, sur une plage s’étendant à perte de vue, des cafés ont été érigés en d’insolites endroits: l’un s’est ouvert sur un «bunker de Hodja», l’autre sur le pont d’un navire échoué.
«Je pense que l’Albanie a un énorme potentiel touristique», dit un observateur occidental. «Mais le tourisme est une activité hautement sensible».
«A court terme, je ne vois vraiment pas comment on pourra attirer des touristes en Albanie. Mais les gens ont la mémoire courte». (Reuter)


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