Il ne lui faut alors surtout pas céder au désespoir: la céramique, c’est aussi une épreuve de foi, de croyance en la possibilité ultime de la réussite. Le céramiste recommence. Si la pièce était trop grande, il ne peut plus utiliser de nouveau la pâte, à moins d’avoir une machine spéciale pour la pétrir. Il ne peut plus l’utiliser que pour des pièces minimes, sinon mineures. Il se lance dans un nouveau pétrissage, un nouveau façonnage, un nouvel affinement des bords. Et, derechef, c’est le désastre en fin de parcours. Parfois, il faut s’y reprendre à cinq, six fois pour obtenir un plat qui tienne.
Mi-chemin
Mais ce n’est là que la moitié du chemin, encore faut-il, quand on ne possède pas de four à portée de main, se rendre à un four éloigné, avec les aléas de la route. Une ornière, un dos d’âne, un nid de poule, adieu vases, plats, bols, coupes. Si la route n’est pas trop traître, c’est le feu qui l’est souvent: on peut rarement prévoir ses effets. Les pièces peuvent sortir fissurées, crevassées, déformées, brisées par les hautes températures auxquelles elles sont soumises. Aussi, chaque œuvre qui passe l’ordalie de l’eau puis celle du feu est-elle une sorte d’improbable miracle.
Je ne parle pas des objets de routine dont la formule bien établie permet de les fabriquer en série. Je parle d’œuvres qui, par leur conception comme par leur réalisation, frisent la témérité, le jeu au bord du précipice, la danse sur la corde raide, sur la fine lame entre le connu et l’inconnu.
Joseph Abiyaghi, qui ne pratique la céramique que depuis deux ans, est un perfectionniste qui a déjà à son actif des réussites étonnantes, des pièces qui laissent rêveur.
L’une des raisons de ces succès est sans doute l’utilisation de grès importé au lieu de l’argile locale trop chargée, à son avis, d’impuretés qui peuvent, lors de la cuisson, émerger à la surface et briser les parois. Même la terre peut être traîtresse et il convient donc de s’en méfier.
Le grès supporte des températures de l’ordre de 1260 degrés et plus. Une fois l’œuvre sortie du four, à l’état de biscuit, une glaçure, qui consiste principalement en divers oxydes métalliques, lui est appliquée, l’objet étant soit immergé dans un bain d’émail, soit enduit de diverses façons avant d’être à nouveau livré au four.
Un pari continuel
Là aussi, c’est la loterie: l’émail peut couler, donner un résultat tout autre que celui attendu. C’est un pari continuel que la céramique, un pari sur la bonne fortune: parfois, la chance sourit et l’objet qui sort du four est une petite merveille de réactions chimiques inattendues.
Certes, il ne faut pas s’imaginer que le céramiste ne vit que dans l’angoisse et l’attente de la surprise ou du désastre. Il vit aussi dans l’exaltation de la création, sans laquelle il ne supporterait pas les hasards du métier.
Lequel est peut-être moins aléatoire que je peux l’avoir laissé entendre, car, en fin de compte, il existe des savoir-faire, des tours de main, des formules, des procédures qui sont assez sûrs quand on ne se risque pas jusqu’aux limites. Dans cette relative zone de sécurité, le céramiste peut se livrer au plaisir de travailler la glaise, de la faire plus ou moins humide, plus ou moins sèche, selon la consistance qu’il veut obtenir et l’objet qu’il veut modeler.
Joseph Abiyaghi, dont l’atelier est un réduit exigu, vient de monter une belle et riche exposition dans le charmant jardin d’une ancienne demeure d’Achrafieh promise sans doute au pilon des démolisseurs. Il y a montré ce dont il était capable, des pièces utilitaires aux pièces gratuites, des pièces nues aux pièces ornementées, des pièces tournées aux pièces travaillées au colombin (cordon de glaise enroulé en spirale), des plats immenses aux coupes ultra-légères, des émaux ordinaires aux émaux raffinés.
L’exposition quasi privée de Joseph Abiyaghi a remporté un succès inespéré. C’est dire que les Libanais apprécient de plus en plus la belle céramique et comprennent ce qu’elle implique d’efforts tantôt déçus, tantôt récompensés. Reste qu’il faudrait peut-être moins de dispersion dans la recherche, plus de concentration sur un axe donné. J. Abiyaghi a tous les atouts pour aller plus loin, peut-être au-delà de la céramique traditionnelle. Les deux ou trois tentatives en ce sens, trop intellectuelles, ne sont pas encore convaincantes. Mais ce n’est qu’un début.
A contre-jour
Il est bon, voire nécessaire qu’à la mouvance picturale libanaise appartiennent des peintres à formation ultra-classique, capables de brosser un portrait, un paysage, une nature morte dans toutes les règles de l’académisme. Mais il est non moins bon, et plus que nécessaire, que ces peintres guindés sachent jeter à temps leur froc aux orties pour courir la prétentaine.
Ce n’est pas encore le cas de Romanos Moukarzel qui expose des paysages libanais et des natures mortes.
Les premiers sont d’excellente facture sans doute, avec une attention aux détails qui rappelle Boris Novicov, mais restent rigides, sans vie et sans âme à cause de cette attention même. Ils ne respirent pas, peut-être parce que Moukarzel, au lieu de peindre de l’ombre vers la lumière, comme le faisait Omar Onsi, ainsi qu’on a pu le constater lors de la récente rétrospective au Musée Sursock, peint à contre-jour, de la clarté vers l’ombre (d’une maison, d’un arbre, d’un rocher interposés entre la source lumineuse et son regard) projetée en avant vers lui, ce qui donne au paysage libanais des accents sombres européens plutôt que méditerranéens. Il passe ainsi à côté de la spécificité de la lumière libanaise.
Quant aux natures mortes, à part une ou deux pastèques en gros plan, elles sont encore des exercices de style factices et compassés quoique, là aussi, d’excellente facture: à quoi rime encore de poser des citrons sur de vieux bouquins avec, en arrière-plan, des récipients de cuivre rouge? Il y a une manière plus affranchie, plus personnelle de respecter les règles qui est celle, par exemple, de Samir Tabet ou de Mohammed Rawas. Les tableaux de bouteilles et de flacons de peinture et de pigments sont plus convaincants car moins artificiellement composés, avec quelque chose, dans le gros plan, qui rappelle Morandi, avec plus de couleurs et plus de jeux de reflets. (Théâtre de Beyrouth).
L’accointance
Le jeune Issa Halloum n’a peut-être pas l’excellente maîtrise de Moukarzel, mais il a ce qui est peut-être plus précieux, un naturel, une spontanéité, une fraîcheur de vision, de composition et de couleurs qui augurent d’un bel avenir.
Il sait regarder autour de lui. Tout lui est prétexte à peindre: son intérieur, sa mère vaquant aux travaux domestiques, ses amis devisant au jardin, un parasol en accointance avec une chaise.
C’est peut-être cela, l’accointance avec le sujet senti de l’intérieur et traduit avec une vive et allègre prodigalité coloristique, qui manque à Moukarzel, trop scrupuleux, trop laborieux et trop sérieux, avec l’application du bon élève, alors que Halloum, lui, jubile du plaisir de peindre, de saisir l’espace et de capter la luminosité des paysages et des choses de sa Békaa natale. (Galerie Alwane).
Joseph TARRAB

